L’unité des créationnismes. Par Marc Silberstein (juillet 2007)

Introduction

S’il est avéré que le « créationnisme » n’est pas une doctrine homogène, simpliste, aux caractéristiques flagrantes, dont l’indigence théorique sauterait aux yeux, il n’est pourtant pas inutile d’examiner ce qui rassemble tous les mouvements de pensée dont les points communs sont, pour le moins, 1) de rechercher dans les manifestations dites harmonieuses de l’univers et de la vie les signes d’une volonté divine et 2) un refus manifeste, pour ceux de ces mouvements qui admettent une évolution (on verra ce qu’il faut entendre par ce terme ambigu), de la théorie darwinienne de l’évolution. Notre point de vue est donc de revendiquer la dénomination « créationnisme » pour toutes les doctrines qui, à un moment quelconque de leur argumentation, font intervenir un être transcendant, hors de la nature, doué d’intentionnalité et de volonté, agent créateur et décisionnaire, à des degrés divers – c’est surtout ici que se lisent les variantes des créationnismes –, de l’agencement de l’univers, de ses constituants et de ses entités. Ce bloc d’idées, ainsi unifié, s’oppose de façon éloquente au naturalisme ou matérialisme, corps de doctrines dont fait partie le darwinisme (mais pas nécessairement l’évolutionnisme).

Polyphonie du créationnisme

Au début était le Verbe… Au début du christianisme était surtout l’observance stricte des textes sacrés, ceux qui réglaient les mœurs et ceux qui disaient de quoi le monde est fait. On n’interprétait pas la Bible, on lisait la Bible, en son verbe premier et dicté par Dieu. Et Dieu disait, entre autres, que le monde avait été créé en six jours (des jours de vingt-quatre heures ; on verra plus loin que cette précision n’est pas triviale), que les animaux étaient des créatures apparues en leurs formes actuelles, fixes et destinées à cette imperturbable fixité. Le Déluge, dans la théologie chrétienne d’alors, était une vérité et non une allégorie. Et ainsi de suite avec les autres événements de la Création. L’Homme, créature spéciale, était pourvue d’une âme et d’un libre arbitre [1], et son origine adamique ne prêtait pas à sourire. Ceci, entre autres traits, caractérise la forme primitive, archétypique et canonique du créationnisme conçu comme une stricte application à tout l’univers, donc au vivant, des règles divines de constitution du monde telles qu’elles se lisent ex abrupto dans la Bible. Ici, il ne saurait être question de lier cette parole sacrée à quelque propos scientifique que ce soit. Ce créationnisme dit littéraliste fut longtemps la doctrine officielle de l’Église catholique et reste le guide suprême de nombreuses Églises protestantes, notamment aux Etats-Unis, et sans doute des massifs courants dits évangéliques qui prennent actuellement leur essor dans le tiers-monde. Il est vrai que ce créationnisme-là tomba en désuétude au cours du 20e siècle, en Occident, mais il a été réactivé sous diverses formes dans les années 1960, à l’initiative notamment de John C. Whitcomb et Henry M. Morris, avec leur livre Genesis Flood : The Biblical Record and its Scientific Implications (1961), acte de renaissance d’un créationnisme offensif et dûment assumé, la « Creation Science », puis de Duane T. Gish et son Evolution : The Fossils Say No ! (1978). « Science » veut dire pour eux que l’étude de la Bible, de la Genèse, est une authentique science, au moins aussi légitime que la science « officielle »… Pour nommer une des formes de ce retour du refoulé, dans le cas des créationnistes américains contemporains, on parle de « Young Earth Creationism » (créationnisme de la Terre jeune : la Terre a été créée, telle quelle, il y a 6000 ans). Dès la deuxième moitié du 19e siècle, un auteur comme Ernest Renan raille fort bien la position benoîte de ce créationnisme, alors dominant, et plus largement de tous les mythes créateurs : « Qui ne voit que Galilée, Descartes, Newton, Lavoisier, Laplace, ont changé la base de la pensée humaine, en modifiant totalement l’idée de l’univers et de ses lois, en substituant aux enfantines imaginations des âges non scientifiques la notion d’un ordre éternel, où le caprice, la volonté particulière, n’ont plus de part. Ont-ils diminué l’univers, comme le pensent quelques personnes ? Pour moi, j’estime tout le contraire. Le ciel, tel qu’on le voit, avec les données de l’astronomie moderne, est bien supérieur à cette voûte solide, constellée de points brillants, portée sur des piliers, à quelques lieues de distance en l’air, dont les siècles naïfs se contentèrent. Je ne regrette pas beaucoup les petits génies qui autrefois dirigeaient les planètes dans leur orbite ; la gravitation s’acquitte beaucoup mieux de cette besogne, et, si par moments j’ai quelques mélancoliques souvenirs pour les neuf chœurs d’anges qui embrassaient les orbes des sept planètes, et pour cette mer cristalline qui se déroulait aux pieds de l’Éternel, je me console en songeant que l’infini où notre œil plonge est un infini réel, mille fois plus sublime aux yeux du vrai contemplateur que tous les cercles d’azur des paradis d’Angelico de Fiésole [2]. » Cette citation n’est pas qu’une ornementation ; elle illustre une modification importante des rapports entre la parole imposée par le respect du sacré et des conceptions du monde ne pouvant plus se contenter d’obéir à ces textes, tant l’essor des sciences rendait vulnérables tous ces récits des origines, alors même que les sciences se donnaient les moyens de penser non plus les origines mais les commencements (de la Terre, de vie, de l’Homme, etc.) [3]. L’histoire se répète et on repère dans la deuxième moitié du 20e siècle les mêmes tensions entre foi et science. Revenons au créationnisme « fort ». L’Institute for Creation Research est un des promoteurs actuels de cette resucée ; on lui doit récemment l’ouverture d’un Musée de la Création (Petersburg, Kentucky), avec des expositions sur la « cosmologie créationniste » (sic), les « interprétations créationnistes de la mécanique quantique » (resic), des scènes montrant la cohabitation pacifique de dinosaures au sein du jardin d’Eden… Ces exemples indiquent que les frontières ne sont pas toujours étanches entre les créationnistes biblistes, qui n’ont que faire des sciences pour assurer leur credo, et les créationnistes dits scientifiques. C’est le risque d’une typologie que de trancher dans ce qui apparaît plutôt comme un continuum d’idées et de conceptions. L’« Old Earth Creationism » (créationnisme de la Terre âgée), quant à lui, est moins littéraliste et ne se focalise pas sur l’âge de la Terre et de l’Univers, laissant le soin, non pas aux théologiens, mais aux spécialistes, de déterminer l’âge de l’une et de l’autre, scientifiquement dirions-nous. Cependant, pour mériter cette appellation de « créationnisme », ce mouvement possède une caractéristique essentielle : le monde est créé par Dieu. Et les textes sacrés sont une référence suprême. Il a pour but d’étudier les concordances entre le récit théologique et les données des sciences. Le titre de ce livre, appartenant à ce courant, l’illustre très bien : Genesis and the Big Bang Theory : The Discovery of Harmony Between Modern Science and the Bible (La Genèse et la théorie du Big Bang : la découverte de l’accord entre la science moderne et la Bible), de Gerald Schroeder (1991). Il existe des variantes au sein de cette catégorie ; soulignons-en une qui montre éloquemment que cette accointance avec les sciences et leur différence – ténue – avec le créationnisme « old school » ne sont qu’un alibi tactique, apte à faire tendre l’oreille au public de la fin du 20e siècle, qui ne peut ignorer que les sciences existent… ; il illustre également le haut degré de malhonnêteté intellectuelle dont sont irrémédiablement grevés les créationnismes lorgnant vers les sciences. Donc, le « Day-Age Creationism » soutient que les « jours » dont parle la Genèse ne sont pas des jours « littéraux », comptant 24 heures, mais des jours « symboliques » valant pour des millions ou des milliards d’années ! Ainsi, le temps biblique se confond, peu ou prou, avec le temps des géologues (selon l’état de la science, ils parlent en millions d’année/jour ou en milliards d’années/jour). Ainsi, cette élucubration permet aux tenants de cette idée de développer un argumentaire non plus fixiste comme dans les formes les plus strictes du créationnisme, mais relevant de la catégorie générale de « l’évolutionnisme théiste ». Le but de la manœuvre est clair : c’est à une réhabilitation de la Genèse que l’on assiste, puisqu’il n’est pas dit que ce récit est faux, mais qu’il est écrit dans un langage simple, symbolique, à l’usage des masses appartenant aux époques préscientifiques. 1) La Genèse est vraie puisque la science dit son contenu seulement en des termes plus précis et non pas en contradiction avec lui. 2) L’opération de récupération est complète et habile car elle concilie les deux mondes de la science et de la religion, que des conceptions comme le matérialisme, à l’aide d’arguments puissants, dissocient totalement. Remarquons que la présente doctrine du Vatican en ce domaine, quelque fluctuante qu’elle fût [4], est assez proche du « Day-Age Creationism » : la Genèse est un récit qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant ; c’est un guide de pensée et de conduite destiné à édifier les masses incultes, donc écrit simplement ; la Terre a bien l’âge que lui donne les géophysiciens et, à partir d’une volonté divine de création du vivant, ce dernier « évolue » selon les « lois » de la nature (qui ne sont dites lois de la nature qu’abusivement car ce sont, initialement, des lois divines), sur des périodes longues. L’évolution, en tant que processus, est un outil que Dieu emploie pour créer le monde. On entre ici dans une autre sous-catégorie de créationnisme, le « créationnisme évolutionniste ». Il faut remarquer ici un point important : les espèces ne sont plus des créations séparées, comme dans le fixisme d’antan, ce qui, d’une certaine façon, leur conférait la propriété d’être, à proprement parler, miraculeuses : chaque création d’entités est un miracle dans cette conception. Avec l’irruption d’une évolution, il n’y a plus de miracles mais des processus (partiellement) naturels. On peut faire l’hypothèse que le catholicisme en milieu hostile ou au moins sceptique quant aux fables du catéchisme – milieu largement sécularisé et laïcisé – ne peut plus « vendre des salades thaumaturgiques » comme s’il en pleuvait ! Il lui faut réserver l’advenue du miracle à une sphère d’action extrêmement restreinte. L’astronome et jésuite George Coyne, ancien directeur de l’observatoire du Vatican, résume ainsi ce courant : « Aux Etats-Unis, le créationnisme est une interprétation littérale, fondamentaliste, scientifique (sic) [5] de la Genèse. La foi judéo-chrétienne est radicalement créationniste, mais dans un sens totalement différent. C’est la croyance que tout dépend de Dieu, ou, pour le dire mieux, tout est donné par Dieu [6]. » On voit bien la double opération rhétorique et tactique : se démarquer des naïvetés des créationnistes les plus fidèles au dogme génésique (principalement protestants) et restaurer un concordat science-foi, plus en phase avec notre époque. Reste, bien entendu, que dans ce cadre, il ne saurait être question de darwinisme, au sens d’une théorie immanentiste du devenir des êtres vivants, selon des processus de hasard-sélection. Et l’Homme est une forme spéciale de création spéciale, puisque l’âme, qui le hisse au-dessus de la mêlée animale, ne relève pas, dans son fonctionnement comme dans son apparition, de mécanismes naturels mais d’une genèse divine, selon le bon vouloir du Créateur, à l’image de ce Dieu ordonnateur et animateur, stricto sensu : celui qui insuffle l’âme. En un mot, l’évolution, dans ces vaticanesques doctrines, est validée mais la théorie de l’évolution darwinienne est rejetée. Les catholiques modernes ont bien compris l’enjeu : le darwinisme n’est pas seulement une admirable théorie « qui marche », et qui marche mieux que toutes ses concurrentes jusque là proposées ; elle est aussi un puissant ferment théorique pour le matérialisme ontologique et l’athéisme, ennemis ultimes de la foi. C’est pourquoi il serait excessif de considérer que le terme « créationnisme évolutionniste » constitue un oxymore (association de termes contradictoires et incompatibles). Il faut donc être vigilant lorsqu’on lit ces termes. Pour donner un exemple, le biologiste français Pierre-Paul Grassé, héraut national de l’antidarwinisme des années 1940-80, était un évolutionniste convaincu, néo-lamarckien et croyant, tout aussi convaincu que Dieu avait initié le processus évolutif. En toute rigueur, Grassé était, selon la typologie que j’essaye d’expliquer ici, un créationniste, certes d’une sorte particulièrement sophistiquée. Pour des raisons analogues, il en est de même avec les partisans de l’UIP, de l’Intelligent Design (ID), entre autres. On voit donc que les combinaisons de doctrines ou de caractéristiques de doctrines sont multiples et qu’il peut sembler que nombre d’entre elles sont contradictoires (évolution versus création). Or, il n’en est rien, au vu de ces quelques exemples et descriptions, car, en définitive, tout se ramène à ce motif théorique antithétique : créationnisme versus immanentisme (= matérialisme ontologique) [7]. Quel que soit le degré d’évolutionnisme – ou, si j’ose, de matérialisme méthodologique, inhérent à la science moderne – que l’on intègre à sa théorie du vivant, si l’on décrète, ou infère (c’est selon), un principe premier, une cause première, ontologiquement divine, on verse dans une des nombreuses formes de créationnisme et de facto, l’opposition classique « création/évolution » devient factice, soit instrumentalisée par ceux des courants chrétiens qui veulent ne pas être vus comme des créationnistes épais, soit répétés de façon non critique par les adversaires du créationnisme. Pour terminer ce tour d’horizon de la grande famille des créationnismes, mentionnons le « néo-créationnisme », notamment l’ID, particulièrement promu par le Discovery Institute. Il se singularise par des caractéristiques troubles, à divers titres : il adhère à certains acquis de la science « normale », en la singeant, mais la récuse le plus souvent, en affirmant que le naturalisme méthodologique n’est qu’un athéisme déguisé, que les failles de la science « officielle » ne peuvent être comblée, très partiellement d’ailleurs, que par des procédures d’accès au monde qui n’auraient plus à voir avec le matérialisme méthodologique puisqu’elles incluraient des entités surnaturelles. Epistémologiquement, il est avant tout un néo-finalisme et un avatar modernisé de la théologie physique ou naturelle dont le penseur type fut William Paley, qui, au début du 19e siècle, assurait que tout comme la montre a besoin d’un créateur, le monde, étant donné sa complexité, a lui aussi besoin d’un concepteur, c’est-à-dire, en d’autres termes, d’un principe transcendant, un Dieu, un Grand Horloger, un Grand Concepteur (designer) car tout ce bel assemblage qui se présente aux yeux de l’observateur ne peut que résulter d’une volonté préalable au monde. Ce qui déterminent les différences de surface (que j’oppose aux caractéristiques profondes d’une doctrine) entre le créationnisme bibliste et les formes sophistiquées [8], comme l’ID, ce sont les ajouts plus ou moins astucieux qui induisent chez le commentateur inattentif une prime impression selon laquelle il se trouve bel et bien face à des doctrines incomparables, c’est-à-dire sans commune mesure… Ces ajouts concernent donc la lettre des doctrines en question, alors que leur esprit (le tronc commun) demeure similaire d’une doctrine à l’autre, depuis les textes de la Genèse jusqu’aux plus récents soubresauts opportunistes de tous les colporteurs d’antiennes éculées au sujet de l’univers, de la nature et de l’Homme. Parmi ces derniers, le trait le plus saillant n’est bien évidemment plus le recours aux « créations spéciales », mais l’appel à des processus finalistes (mais même cela, évidemment, n’est pas nouveau). En vertu de quoi, il est légitime de dire que toute doctrine téléologique est une théologie, un créationnisme. Le degré de divergence – éventuellement très élevé – entre ces créationnismes « subtils » et le créationnisme bibliste n’est en aucun cas l’indice d’une différenciation absolue, mais le signe d’une adaptation de la lettre du texte biblique, qui aurait dû rester virginal si les Eglises n’étaient pas si obnubilées par le pouvoir temporel, par l’esprit du temps. Or, quand le temps des Eglises est celui de leur pouvoir impérialiste, le créationnisme le plus sommaire est prépondérant ; quand les temps changent et que les forces progressistes résistent à cette hégémonie, la dogmatique ecclésiastique s’estompe. On observe une corrélation claire entre l’état des rapports de force entre puissances religieuses et pouvoirs laïques, et l’état des idées sur l’univers, la nature et l’Homme. Nos temps, depuis les avancées des sciences, disons vers le 16e siècle, réclament des histoires naturelles, revendiquent une place sans cesse plus grande pour la méthode expérimentale, pour des assertions doublement fondées sur la raison et sur l’expérimentation. Si je voulais être provocateur, je dirai que la plus haute manifestation de l’imposture intellectuelle des Eglises n’est pas tant à voir dans leur socle fondateur, à savoir la croyance en un Dieu créateur, que dans leur capacité à rendre faillible ce qui ne peut être qu’infaillible, le récit de la Genèse. Cependant, le but de l’ID semble moins apologétique que dans le cas des créationnismes catholiques et sa vocation première serait plutôt d’offrir aux courants politiques états-uniens les plus réactionnaires les moyens de ne pas paraître si rétrogrades que cela… La contribution de Guillaume Lecointre développe ces aspects.

Monotonie des créationnismes

Concluons. Le temps de l’empire total et intransigeant du christianisme et de ses angelots sur la pensée, y compris la pensée scientifique, a vécu (mais la vigilance s’impose…). Les sciences, par leurs procédures méthodologiques d’émancipation vis-à-vis de la parole révélée, du dogme inscrit dans l’airain des lois imposées par un Dieu créateur de toute chose, ainsi que les nouveaux rapports de force politiques et sociaux (en gros depuis le 18e siècle), ont poussé le catholicisme [9] à assouplir sa position à l’égard de l’histoire naturelle du monde, justement en reconnaissant une historicité vraie au sein même du monde vivant. C’est ainsi que se sont développées maintes doctrines qui ont pour but de rendre compatible les enseignements des sciences et les écritures saintes, dans une volonté opportuniste de réaliser ce qui, en toute rigueur, est impossible. Ces doctrines fondent l’espoir – c’est ainsi qu’on peut établir une certaine typologie qui les discrimine, bien qu’elles soient subsumées sous l’idée générique de rendre tout objet du monde inhérent à un acte créateur intentionnel et surnaturel –, soit d’incorporer les acquis des sciences au corpus des phénomènes jusque-là décrits par la théologie (paradoxe : la vocation de ces commentaires théologiques n’est jamais d’expliquer, puisque le tréfonds « théorique » de la théologie est d’affirmer l’absolue incompatibilité de la mesure des choses par les humains aux capacités limités et des desseins divins, impénétrables à nos esprits, en dernière analyse, obtus) ; soit de les annexer au profit ultime du dogme religieux. A partir de ce qui a été dit ci-dessus, on peut voir que la différence entre ces doctrines et le créationnisme littéraliste est une différence de degré. Aucune d’entre elles ne remet en cause l’idée d’un monde issu d’une décision intentionnelle de faire du monde le monde tel qu’il se présente à nous. Toutes visent à établir que le monde est en dernière instance conçue (forme atténuée de « créée ») par une intelligence visionnaire, hors de la nature (surnaturelle), dont les attributs sont sans commune mesure avec ce que les sciences nous apprennent. Nous voici rendu aux abords d’un thème classique de la philosophie religieuse, le providentialisme. L’ID veut établir que le finalisme (ou téléologie) est vrai. Dans ce cas, rien d’étonnant qu’une entité créatrice compose le monde de façon directionnelle, en fonction d’un but qu’il s’agit d’atteindre, certes au terme d’un processus dit évolutif. L’on comprendra de la sorte que les dénégations purement illusionnistes des tenants de l’ID quant à leur mise en place d’un nouveau créationnisme relèvent de la mascarade. En un mot, toute théorie du monde affirmant (Révélation) ou tendant à prouver (ID, par exemple) qu’une force surnaturelle élabore le monde est un créationnisme. Les théories alternatives sont naturalistes ou matérialistes, en ce qu’elles évacuent le théologique au profit d’une explication de la nature par la nature, fût-ce au prix revendiqué et explicite de caractère lacunaire de nos connaissances, de nos savoirs transitoires et parfois vacillants. Bref, sous les formes tonitruantes d’un pseudo « nouveau paradigme », l’ID n’est qu’une intrusion spiritualiste dans les sciences de plus. Or, aux États-Unis, les partisans de l’ID bénéficient de ressources financières, de moyens de communication considérables, en raison inverse du caractère singulièrement chétif des idées qu’ils défendent… Comme il sera montré dans d’autres articles de ce dossier, la France n’est pas indemne puisque l’UIP – proche, au moins en idée, de l’ID, malgré, là encore, des dénégations indues – y est implantée, entretenant de fructueuses relations de bon voisinage intellectuel avec les autorités vaticanes en matières de conciliation des sciences et de la religion, voire de subordination des premières à cette dernière. Quant à la pérennité, à vrai dire décourageante, de cette « spiritualisation » du monde, peut-être faut-il en déceler le moteur intense dans cette propension de l’esprit, admirablement décrite par Renan : « Il ne faut pas demander de logique aux solutions que l’homme imagine pour se rendre quelque raison du sort étrange qui lui est échu. Invinciblement porté à croire à la justice et jeté dans un monde qui est et sera toujours l’injustice même, ayant besoin de l’éternité pour ses revendications et brusquement arrêté par le fossé de la mort, que voulez-vous qu’il fasse ? Il se révolte contre le cercueil, il rend la chair à l’os décharné, la vie au cerveau plein de pourriture, la lumière à l’œil éteint ; il imagine des sophismes dont il rirait chez un enfant, pour ne pas avouer que la nature a pu pousser l’ironie jusqu’à lui imposer le fardeau du devoir sans compensation [10]. »

[1] Sur la critique de la notion intrinsèquement théologique de libre arbitre, voir ma préface à Jean-Paul Gouteux, Apologie du blasphème (Syllepse, 2006).

[2] In E. Renan, P. Bert et M. Moreau, L’œuvre de Claude Bernard (Baillière, 1881, p. 14-15).

[3] Sur la différence, cruciale, entre origine et commencement, voir la 1re référence de la note 7.

[4] Voir, ici, l’article de Chuberre et Dubessy, ainsi que la description précise des conceptions du pape actuellement au pouvoir, dans le chapitre 3 de J. Bézecourt et G. da Silva, Contre Benoît XVI (Syllepse, 2006).

[5] Voir plus haut ce qui est dit de la Creation Science.

[6] « Science Does Not Need God. Or Does It ? A Catholic Scientist Looks at Evolution », Catholic Online (www.catholic.org), 30 janvier 2006.

[7] Sur la notion d’immanentisme et en quoi elle s’oppose strictement au(x) créationnisme(s) téléologique(s), voir Pascal Charbonnat, « Matérialismes et naissance de la paléontologie au 18e siècle », Matière première (n°1/2006, Syllepse) et son Histoire des philosophies matérialistes (Syllepse, 2007).

[8] Ce terme n’est pas anodin et est utilisé dans l’intention de montrer que ces doctrines sont à la fois plus élaborées que le créationnisme bibliste et qu’elles s’abandonnent, à des fins de persuasion et de dissimulation de leurs visées dogmatiques intrinsèques, à des arguties relevant tout à fait du sophisme…

[9] Ici, il ne sera pas directement question de l’islam et du judaïsme ; remarquons néanmoins que les trois religions du Livre se rejoignent sans peine quand il s’agit – au gré des vicissitudes historiques – soit de traquer la science, soit de l’enrôler de force dans leur recherche éperdue d’une justification théologique de la magnificence et de l’harmonie du monde, et ainsi de dénier toute pertinence ultime à des processus que l’on attribuera, pour le dire rapidement, au hasard (c’est-à-dire, selon la conception de Darwin, un tel entremêlement de causes et de déterminismes qu’il est illusoire de décrire en détail les modalités de la variation, phénomène concourrant, avec la sélection naturelle, à l’évolution des espèces).

[10] Op. cit., p. 34.

Dernière mise à jour : vendredi 8 janvier 2010 - Espace privé | Plan | Liens |