Guillaume Lecointre, Professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, Chef d’équipe dans l’UMR 7138 du CNRS Directeur d’école doctorale, répond à Jean Staune et ses collaborateurs.
Je suis chercheur du secteur public à plein temps avec des responsabilités collectives ; il m’est donc difficile de répondre à Jean Staune et ses collaborateurs dans des temps qui ne soient pas ceux des vacances scolaires. Je réponds ici au texte de Jean Staune publié sur Indymedia, et à la note de ses collaborateurs publiée dans Pour La Science de janvier 2006 (p. 9). Je ne parle pas ici au nom de Richard Monvoisin, qui aura la liberté de le faire de son côté.
Pour attirer l’approbation du lecteur, une stratégie classique consiste à déplacer la cible ou le problème, ce que fait Jean Staune dans sa réponse courroucée. Quant à ses collaborateurs, ils publient - peut-être à leur insu - des contre-vérités.
Sur l’accusation de créationnisme
Disons-le en peu de mots : l’un des axes de Staune est de se voir calomnié en étant traité de " créationniste ". C’est tout simplement faux. Dans Pour La Science de décembre 2005, j’ai écrit précisément le contraire : " Leur position n’est pas créationniste au sens dur, mais antidarwinienne ". Dans Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences, livre que j’ai coordonné avec Jean Dubessy chez Syllepse, il est écrit page 44 au sujet de l’UIP : " Elle n’est pas créationniste : elle se veut évolutionniste, mais d’un évolutionnisme compatible avec la foi religieuse […]. " Je ne vais pas multiplier les exemples, mais Jean Staune n’est pas très honnête de s’écrier que je l’ai traité de " créationniste ", et de vouloir me faire porter la responsabilité du manque de précision de certains journalistes.
Dans Pour La Science de décembre dernier, plus loin, j’écris : " Ses liens avec les promoteurs du dessein intelligent sont attestés ", ce que récusent ses collaborateurs. Je fais allusion à la participation de Philipp Johnson et de Michael Denton aux travaux organisés par Jean Staune dans ce qui n’était pas encore l’UIP avant 1995 ; aux comptes rendus élogieux sur les livres de M. Denton dans la revue de l’UIP, Convergences (n˚ 4, p. 9) ; à la traduction, en 1998 d’un article de P. Johnson dans Convergences (n˚ 7, p. 20 : Jean Staune veut-il des photocopies pour lui rafraîchir la mémoire ?), et à une préface d’Anne Dambricourt, membre de longue date de l’UIP, et non des moindres, à la traduction française d’un des ouvrages de P. Johnson où il délivre déjà toute la stratégie argumentaire de l’ID. Dire que l’UIP n’a rien à voir avec l’Intelligent Design, c’est avoir la mémoire un peu courte.
D’autre part, s’il fallait fouiller les définitions, l’UIP pourrait effectivement apparaître comme la promotrice d’un créationnisme " doux ", en quelque sorte d’un providentialisme scientiste, dans le sens où elle fait sortir la science de son périmètre de légitimité en voulant la marier de force avec la quête spirituelle. Nous les scientifiques entendons restreindre la science à ce pour quoi elle est réellement faite depuis le dix-huitième siècle : expliquer la nature sur les seules ressources de la nature ; sans faire appel au spiritualisme, au surnaturel ou à la transcendance (principe méthodologique) et en dehors de l’emprise des religions (principe politique). Il s’agit là d’une simple humilité/lucidité méthodologique. Jean Staune et l’UIP travaillent précisément au contraire, en hypertrophiant le champ d’action scientifique au-delà de sa propre définition et légitimité. Non pas qu’il soit interdit - et heureusement ! - de débattre philosophiquement sur la " quête de sens ", mais vouloir continuer à appeler science ce qui relève d’une quête métaphysique est une usurpation scientiste des mots.
Sur la notoriété des acteurs
Que Jean Staune n’abuse pas de l’argument d’autorité qui consiste à brandir les médailles comme mesure de la pertinence de ce que dit telle ou telle personne ou organisation. Car Staune et Dambricourt n’ont ni le niveau de publication requis, ni les médailles pour la couverture médiatique qu’ils s’offrent. Contrairement à ceux qui s’attachent aux étiquettes (Nobels, Fields, etc.) en guise d’esprit critique, je fais partie de ceux qui examinent d’abord la pertinence des propos et ensuite le nombre d’années à avoir effectivement publié au niveau international pour déterminer le crédit que je porte à un auteur. Les médailles sont souvent aléatoires, sinon sollicitées, tout le monde scientifique le sait. Staune sait aussi tout cela, mais l’UIP est une entreprise de communication utilisant des scientifiques. Et précisément, pour la communication, les médailles fonctionnent à plein. L’UIP est une organisation née hors des sciences, et n’existe que par le prosélytisme de Jean Staune, qui n’a jamais eu d’expérience de recherche de longue durée. Il prétend suivre une thèse au Muséum national d’histoire naturelle, ce qui est faux : aucune réinscription n’a été signée à son nom depuis plusieurs années. Il ne fait tout simplement pas partie des inscrits de cette institution. Je ne suis pas sûr que Jean Staune souhaite qu’on ébruite la nature des congrès qu’il organisait dans les années quatre-vingt, avant l’UIP. L’ésotérisme y avait bonne place. D’ailleurs il l’a toujours : par exemple, en 2001, dans les programmes de conférences de l’UIP, le bouddhisme vietnamien, le soufisme, la kabbale, les évangiles continuent de côtoyer le théorème de Gödel et la mécanique quantique. Bref, au chapitre des étiquettes, Jean Staune devrait être prudent, quoique assuré d’un certain succès : il sait bien que la communication est plus forte que la science, que le public n’est pas formé aux matières manipulées, et n’a que les étiquettes pour savoir à quel saint se vouer. L’UIP existe aussi par le spiritualisme de quelques chercheurs en activité, que Staune a su fédérer. Mais, faut-il le rappeler, dans tous les métiers il existe des gens, parfois à de très haut niveau, qui oublient les fondements même de leur métier. Il y a des magistrats injustes, des hommes politiques corrompus, des auteurs plagiaires, des enseignants sadiques, des chercheurs fraudeurs, et des chercheurs qui introduisent leur spiritualité dans la recherche. Ce n’est pas pour autant qu’il faut redéfinir le contrat social de chacune de ces professions. Que Charles Townes dise des grosses bêtises sur la science et la religion, ses bêtises restent des bêtises, et tendent même à discréditer le bon chercheur qu’il pourrait être par ailleurs. Staune est-il si naïf, pour croire que la " notoriété " des médailles rend vraie tout assertion du médaillé ?
Sur le sens des actions à mener
S’il m’est arrivé de mettre l’Intelligent Design et l’UIP sur le même plan, c’est pour souligner la communauté de stratégie, ce qui constitue une position a minima, sachant les liens passés entre Denton (ID), Johnson (ID), Dambricourt (UIP) et Staune (UIP). L’UIP ne relève pas d’une activité scientifique normale (institution produisant des publications évaluées par les pairs au niveau international), elle est une entreprise de communication utilisant des scientifiques pour la réintroduction du religieux dans les activités du secteur public. Elle veut passer pour véritable institution scientifique sans en payer le prix. Elle fonctionne donc par infiltration et contamination du monde des scientifiques. J’ai déjà décrit cela ailleurs. Je ne vais pas le répéter ici. Oui, comme scientifique responsable et respectueux de son métier et du public, et comme citoyen, je pense faire œuvre de salubrité publique en évitant qu’on présente au public comme scientifiques des théories farfelues. La "logique interne" de Dambricourt n’a jamais reçu la validation internationale qu’on attendrait pour un " prime-time " sur Arte. C’est un fatras méthodologique qui n’a été rendu visible sur le plan médiatique que par dix ans de travail de promotion médiatique par l’UIP, et non pas par les journaux professionnels à forts facteurs d’impact, comme cela aurait du être. Thomas Johnson, réalisateur du documentaire, qui joue actuellement la carte de la virginité et de la neutralité, est en fait déjà présent dans un numéro de Nouvelles clés, revue d’ésotérisme, dès l’hiver 1997, où l’UIP fait un dossier sur " science et sens ". Allons, messieurs les signataires du billet de Pour La Science, à qui voudriez-vous faire croire que Dambricourt ne doit ce documentaire qu’à ses publications ? Regardez les facteurs d’impact des revues ! Mettez donc en œuvre les critères d’évaluation que vous utilisez dans vos professions !
Pour faire passer pour scientifique une entreprise de communication d’inspiration mystique, il y a donc infiltrations et distorsion des légitimités. Les scientifiques qui participent à l’UIP ne sont eux-mêmes peut-être pas conscients du contexte politique dans lequel ils sont. Oui, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter que le public soit trompé, y compris faire contre-pression occulte sur les media, puisque la réussite apparente de l’UIP procède précisément par pression occulte. J’ai encouragé mes collègues à faire annuler une table ronde à Grenoble. J’ai encouragé mes collègues à faire annuler l’émission programmée sur Arte. Au demeurant, ils étaient libres d’écrire ou non à la chaîne. Comme chercheur du secteur public responsable et conscient de son rôle social, je pense qu’il n’est pas seulement de mon devoir de diffuser des connaissances positives, mais aussi d’avertir le public des " contrefaçons ", voire de l’en préserver ; et de faire lever le nez de mes collègues du guidon de leurs laboratoires. Agir par influence est la seule façon de lutter contre l’intrusion des religions dans les sciences, qui s’infiltrent précisément par jeux d’influences. Cette position mériterait un long développement, mais je suis persuadé que " débattre " avec l’UIP est la dernière chose à faire. L’UIP fonctionne sur la communication, on l’a vu. Même si l’UIP perd momentanément la face, elle tirera toujours profit d’un scientifique qui s’est déplacé pour la contrer. Parce qu’elle a compris que la majorité du public et des media jouent sur la notoriété des noms davantage que sur la pertinence des contenus. Sur le long terme, on oublie ce qui s’est dit et ce qui s’est passé, mais le nom reste sur les documents. Cela fait dix ans que cette mécanique fonctionne. Nous sommes quelques uns à l’avoir compris et à ne pas jouer ce jeu. Contre l’UIP, il faut écrire, et non dialoguer, précisément parce que le dialogue est le piège que l’UIP tend à la science pour construire à ses dépends une visibilité sociale. C’est exactement la même stratégie que l’Intelligent Design. Ce n’est pas facile à faire comprendre au public, tant qu’il n’aura pas compris que le véritable enjeu n’est pas de science (sinon nous dialoguerions comme scientifiques), mais de l’influence sociale dont l’UIP use pour réintroduire la religion dans la science et, demain, l’éducation, participant au retour global du religieux dans la vie politique de la cité. Si cela est compris, empêcher la diffusion d’un film de l’UIP n’est pas de l’obscurantisme, c’est de la lutte politique au sens noble du terme. C’est veiller à ce que notre laïcité soit vivante, éviter qu’elle ne devienne ce qu’elle est aux États-Unis.