La lecture du livre de Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, constitue un viatique précieux pour ceux qui souhaitent prendre connaissance de la très riche généalogie politico-intellectuelle que représente l’histoire des philosophies matérialistes.
En effet, si dans un premier temps, l’on recourt à la laïcité comme fil d’Ariane, afin de présenter le livre de Charbonnat, il est aisé de procéder au constat suivant : les philosophies matérialistes concourent d’une manière déterminante à l’ouverture d’un espace politico-intellectuel qui facilitera, le moment venu, l’émergence de ce principe, pierre angulaire de tout système politique réellement démocratique.
Lorsque les philosophies matérialistes s’expriment et s’ancrent dans les esprits, le mouvement d’ensemble visant à émanciper le genre humain des scories du sacré et des mythes s’affermit, avec le plus souvent pour corollaire l’invalidation intellectuelle d’un discours sur Dieu.
En cela, cette fresque impressionnante atteint son objectif et œuvre à la bonne compréhension d’un profond mouvement d’émancipation qui prend très tôt naissance.
De l’apparition du matérialisme dans l’Antiquité (Thalès, Héraclite, Démocrite, Epicure) à l’extinction du matérialisme (1er-17e siècle) ; de la naissance d’une nouvelle physique jusqu’à l’apogée du naturalisme (17e siècle) et à la renaissance du matérialisme (18e-20e siècle), telle est la teneur de la rigoureuse cartographie des œuvres ayant au cours des siècles forgé les cadres majeurs des philosophies matérialistes.
Notons que les matérialismes qui s’épanouissent tout au long du 18e siècle constituent les prémices d’un large et complexe mouvement politico-intellectuel annonçant cet apparent « coup de tonnerre dans un ciel serein » que sera la grande Révolution française.
Les écrits de Jean Meslier (1664-1729), l’œuvre de La Mettrie (1709-1751), l’athéisme de d’Holbach (1723-1789), concourent, parmi d’autres, à la déstabilisation de l’édifice vacillant qu’est la vieille société hiérarchique de droit divin.
N’oublions pas que le mouvement ouvrier et démocratique s’est organisé à partir de plusieurs politiques d’émancipation. Au 18e siècle, naît la première d’entre elles, la politique d’émancipation républicaine, avec les notions d’égalité politique, de citoyenneté, de droits de l’homme et de souveraineté. Le contenu de ces philosophies de type matérialiste – dont Charbonnat nous présente les lignes-forces à l’aide d’une érudition impressionnante – contribue à mettre en exergue les principes qui deviendront les soubassements essentiels des régimes démocratiques et républicains. Il paraissait tout à fait fondé de croire que la nature apparemment intangible de ces principes les placerait au-dessus de toute volonté visant à en réduire la portée et la légitimité.
En fait, le livre de Charbonnat est également un outil indispensable sur le plan théorique. Mais à cela, il est nécessaire d’ajouter ce qui suit : la somme écrite par cet auteur se situe en phase avec la situation complexe que nous vivons. La période que nous traversons semble bien être placée sous le signe de la fin des pensées cohérentes. Il est donc essentiel de se pourvoir d’un éclairage se situant en contrepoint de ce mouvement dominant. Parce qu’en toile de fond, se profilent des formes nouvelles de domination, des inégalités accentuées et d’une manière plus large, un principe d’humanité qui fait naufrage.
Chacune des valeurs qui caractérise le corpus de pensée des philosophies matérialistes possède une histoire et une fragilité spécifiques. Pas d’arrogance en somme, contrairement au noir tableau qu’ont dressé les multiples contempteurs des philosophies matérialistes d’hier et d’aujourd’hui. N’oublions pas que des penseurs de l’« antipensée » sont à l’ouvrage, renforçant de ce fait et négativement, la panoplie simpliste, racoleuse et démagogique des « philosophies » médiatisées depuis les années 70, dont le dénominateur commun est leur indigence confondante.
Ce que l’on pourrait appeler une culture « sécuritaire » découle de ce qui précède. Laquelle détruirait l’angoisse et nous offrirait des distractions incessantes pour lutter contre l’ennui. Mais tout cela ressemble, à bien des égards, à cette lobotomie culturelle que des intellectuels comme George Orwell [1] ont, en leur temps, bien perçu. Pire encore. A y regarder de près, ce type de culture « sécuritaire » contribue de plus en plus à figer la croyance religieuse en repli identitaire aux retombées potentiellement meurtrières [2].
Le « prêt-à-penser » actuel tend vers cet univers qui nous impose de plus en plus une succession de bien-être immédiats. La satisfaction serait certes au rendez-vous, mais elle sécréterait par la même occasion un état dépourvu de sens, car nous n’éprouverions qu’une succession de présents.
Cet état de fait ne peut que satisfaire ceux qui veulent occulter la possibilité de fonder une morale du point de vue matérialiste. Il est erroné de prétendre laisser la morale aux religions. Allons même plus loin : en dissociant morale et éthique, il est possible d’établir une morale de portée universelle qui ne doit absolument rien aux spiritualités et aux transcendances de toutes sortes. Le contenu du travail titanesque dont Charbonnat est l’initiateur est désormais là pour le rappeler.
Précisons notre axe de réflexion : dans le sillage de la « pensée 68 » (1968-1978), des visions du monde rétrogrades ont su s’insinuer au sein d’une constellation aux contours plus que confus, qui relève de la sphère « libérale-libertaire » [3]. Des courants de pensée se réclamant du recours au mythe et au « sacré » ont méthodiquement œuvré à la réhabilitation de ces « pensées obscures et confuses » [4]. Notamment à l’ombre tutélaire de la pensée « terrienne » et réactionnaire de Soljenitsyne.
Il s’agit pour les uns et les autres de magnifier une période où l’homo religiosus tenait toute sa place, donnant ainsi naissance à la mouvance postmoderne de « résurrection » du symbolique [5]. Dans cette optique, il est accordé une situation privilégiée à la période médiévale. Celle qui voit, en particulier, la doxa catholique s’épanouir, exempte qu’elle était de toute « contamination » concordataire ou d’aggiornamento au fond « subversif ».
Dans le contexte de réaction que nous vivons, il ne fait nul doute que la belle et courageuse figure de Nicolas d’Antrecourt [6], dont Charbonnat nous présente minutieusement l’itinéraire intellectuel, n’a pas sa place. Pas plus qu’au 14e siècle, la pensée libre et sereine de Nicolas d’Antrecourt ne saurait intégrer le panthéon de ce contemporain bric-à-brac où se côtoient diverses et multiples coteries ésotériques, sectes, monothéismes institutionnels de plus en plus intolérants, et autres « nouveaux mouvements religieux », contemporains de ces « nouveaux mouvements sociaux » à propos desquels on a beaucoup (trop) glosé [7].
N’en déplaise à René Girard [8], les vieilles fatalités primitives qui sont effectivement de retour – mythes et (néo)-paganisme(s) font souvent bon ménage – n’ont pas été durablement écartées par la « lumière » prophétique et évangélique. Ces vieilles fatalités primitives ne resurgissent pas sous le masque des « impératifs scientifiques ». Bien au contraire ! Le livre de Pascal Charbonnat le démontre magistralement : on doit aux racines du matérialisme les conditions méthodologiques de l’émancipation des sciences expérimentales vis-à-vis de la théologie, à partir du naturalisme méthodologique du 17e siècle. On lui doit aussi les conditions d’une pensée de l’émancipation sociale contre l’inégalité en droit justifiée par un recours à la transcendance. Dans bien des cas, suivant en cela les méandres de la pensée de Levinas [9] et autres phénoménologues, le pessimisme ambiant promu et entretenu par certains intellectuels tenants de la « bien-pensance » semble de plus en plus s’imposer comme l’« horizon indépassable » de notre temps [10]. Pour ceux qui n’auraient pas perdu confiance dans un certain mouvement collectif de l’humanité, cette Histoire des philosophies matérialistes constitue un précieux démenti à ces idées.
Face aux délires du solipsisme contemporain – auxquelles s’agrègent les vues radicales de l’ultralibéralisme économique –, l’histoire du matérialisme rappelle d’une manière implicite et salutairement itérative que nous devons apprendre à combiner, sans jamais les dissocier, le « moi » et le « nous ». En effet, de par leurs démarches et leurs perspectives mêmes, les philosophies matérialistes enrichiront considérablement la teneur des réponses susceptibles d’être apportées à cette interrogation fondamentale : « Quel est le ciment du lien social ? », puisque pour une part non négligeable, la dimension irrationnelle de la période que nous traversons se situe précisément dans le conjonction d’une vision déiste et/ou surnaturelle de l’univers et d’une conception hiérarchique et autoritaire du pouvoir et de la société. Il est en effet indispensable d’établir une relation entre la perte de vitesse (temporaire) des grands principes fédérateurs issus des philosophies matérialistes et la montée en puissance d’une perception du monde fragmentée à l’extrême – dont la posture du « rebelle » (consommateur) [11] serait d’ailleurs le parangon. Afin de sérier convenablement ce cours nouveau, il s’agirait d’identifier ce phénomène régressif et mortifère de « repli sur soi » à l’individualisme possessif anglo-saxon d’une part [12], auquel il s’agirait d’adjoindre – et ce, afin d’être en phase avec la brutalité irrationnelle de la société des hommes d’aujourd’hui – une touche de cet « individualisme supérieur » [13] tel que le concevait Julius Evola. Cette conception évolienne de l’individu puise ses racines dans une approche de la société placée sous le signe de la Tradition [14], du recours à l’ésotérisme et aux mythes [15]. "Individualisme supérieur" faisant écho à la figure de l’anarque [16] dont Ernst Jünger fut le promoteur. Cependant, l’émergence de cet individualisme aux traits radicalement égoïstes peut être correctement appréhendé dans la mesure où il est fait appel à un cadre essentiel de l’antirationalisme théorisé. Il s’agit d’une mouvance se réclamant de l’antiscientisme, qui repose précisément sur le culte de la technique.
Spengler est le représentant en quelque sorte historique de cette nébuleuse. Par cette approche, grâce à la technique, un nouvel individualisme doit naître, un individualisme de "carnivore" comme l’écrit Spengler, opposé à la morale de la Masse, du troupeau des "herbivores" pour reprendre les termes mêmes de Spengler, un individualisme de "bête de proie" qui se coupe du rationnel pour obéir à la loi de l’instinct. "Car l’existence libre de l’animal est une lutte, rien qu’une lutte : c’est sa tactique vitale, sa supériorité face à l’autre" (que cet "autre" soit nature animée ou inanimée) qui décide de l’histoire de cette vie et détermine si son destin est de subir l’histoire des autres ou de se réaliser soi-même. La technique est la tactique de la vie" [17].
Le contenu des lignes qui précèdent peut servir à dresser un faisceau d’indications éclairantes sur la façon dont la science est perçue de nos jours. Comme le rappelle fort justement Guillaume Lecointre dans préface au livre de Charbonnat, la science n’est pas vraiment aimée pour la rigueur de son approche du monde réel, mais pour les biens de consommation qu’elle met à disposition au travers de l’innovation technologique.
C’est à travers cette appropriation individuelle des dernières techniques de communication – en particulier l’internet tel qu’il est perçu par l’idéologie cyberlibertaire [18] – que ce type d’individualisme, apte à lutter pour s’approprier son Lebensraum personnel, émerge. L’univers de la science-fiction, puis des jeux video, a favorisé la montée en puissance de cet individualisme aux contours particuliers – antithèse de l’« assisté », si dénigré depuis quelque temps – en insistant d’une manière obsessionnelle sur le thème du survivalisme. Nombre de "rebelles contre-culturels" – qui font les choux gras de l’industrie juteuse s’adressant plus précisément au "rebelle-consommateur" – ont initialement assouvi ces penchants en s’évadant dans la littérature fantastique et la SF, propulsant ainsi le succès commercial de certains titres de ces genres littéraires, jadis marginaux. Un exemple parmi de très nombreux autres : l’Hyperborée chère aux écrits de Robert E. Howard, qui popularise et légitime les thèses survivalistes, dont les plus nocives se réfèrent à un certain darwinisme social banalisé : "seuls les plus forts survivent". A noter que la thématique de l’Hyperborée s’avère être une référence essentielle du corpus de pensée évolien.
La nature de la remise en cause profonde des bases mêmes de l’universalisme à laquelle nous assistons ne peut être parfaitement comprise que si l’on remplit cette condition : procéder à une étude exhaustive et acérée des « nappes d’histoire lente », pour reprendre l’expression braudelienne, qui voient à l’œuvre les mouvements de pensée orientant les ensembles humains se structurer peu à peu, devenir « hégémoniques » et s’effacer au profit d’une (ou plusieurs) autre(s) conception(s) du monde. Le développement graduel de l’égalité des conditions, tout comme le refus du providentialisme – du providentialisme à l’« homme providentiel », il n’y a qu’un pas et dans les deux cas, c’est l’asservissement et l’aliénation qui prévalent –, sont le fruit de constructions intellectuelles souvent marginalisées qui ont, contre vents et marées, tenu haut le flambeau de l’émancipation de l’homme. De cet homme en butte aux diverses conceptions déistes du monde, aux quantités insoupçonnables de théogonies. De cet homme tenu à la stricte observance de supposées vertus théologales et au respect de toutes les variantes théologiques possibles et imaginables. Les philosophies matérialistes ont apporté la démonstration que ces postures ne sont pas les seuls horizons pour penser la place de l’homme dans l’univers. Loin s’en faut. En somme, pas d’émancipation possible et durable sans égalité et sans laïcité.
Et comme le démontre magistralement Charbonnat, au seuil des 19e et 20e siècles, les principes porteurs des philosophies matérialistes se heurteront durement à la révolution de la production et aux autoritarismes politiques d’un type inédit.
Le 19e siècle verra émerger deux genres de matérialismes. D’une part, le matérialisme évolutionniste : Carl Vogt (1817-1898), Jakob Moleschott (1822-1893), Ludwig Büchner (1824-1899), Basile Conta (1846-1882). D’autre part, dans le sillage critique de la première politique d’émancipation – dont l’acmé comme nous l’avons vu, se situe à la fin du 18e siècle – apparaît la politique d’émancipation socialiste au 19e siècle, en incorporant la question sociale.
Bien évidemment, le matérialisme dialectique de Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) s’imposera comme la pierre angulaire de cette nouvelle Weltanschauung, très largement irriguée par les principes émanant des philosophies matérialistes.
En ce qui concerne le 19e siècle, l’inventaire dressé par Charbonnat est d’une richesse étonnante. Citons un exemple : Joseph Dietzgen (1828-1888), figure intellectuelle méconnue, favorisera une certaine évolution de la définition du matérialisme en insistant sur la légitimité du recours au monisme. Dietzgen pense qu’une pensée de l’origine peut être retenue à condition de se donner un cadre moniste. Pour le « tanneur philosophe », le monisme est la conception de l’unité de la matière et de l’esprit, ou de l’enchevêtrement de tous les phénomènes entre eux. L’origine n’a alors de sens que si elle n’excède pas les termes de cette union.
Autrement dit, la cause de toutes choses ne dépasse ni l’entendement humain, ni le monde matériel. Aller au-delà est l’erreur des métaphysiques et des philosophies de la transcendance. Dietzgen est le premier interprète fidèle du matérialisme dialectique. Il n’en modifie cependant pas la teneur conceptuelle mais en donne une approche originale.
Nous insistons sur ce cas afin de rappeler la diversité, la pluralité des philosophies matérialistes ; panorama d’une rare densité, bien mis en valeur par le contenu du livre de Charbonnat. Cet exemple démontre au passage que les accusations récurrentes de monolithisme, de dogmatisme dont les matérialismes font l’objet, ne résistent pas à une investigation sérieuse. Face au retour en force de pensées que l’on pensait totalement discréditées aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, la démonstration que nous propose Charbonnat est d’un secours précieux. En effet, lorsque nous plaçons en perspective le maillage théorique très riche constituant la trame des philosophies matérialistes et d’autre part, la teneur des thèses dénonciatrices et dogmatiques de penseurs du mythe comme Spengler [19], Evola [20], Guénon [21], Eliade [22], il est aisé de procéder au constat suivant : le réductionnisme régressif se trouve bel et bien du côté de ceux qui ont fait de leurs idées un cheval de bataille contre les philosophies matérialistes. A travers elles, ce sont bien évidemment la raison et les principes universalistes en découlant – tout particulièrement la laïcité – qui sont visés. Ce cours des choses nocif est renforcé par la promotion de ce qu’il convient d’appeler un hyper-scientisme vulgarisateur qui rencontrerait une forme de perception du monde frappée au coin d’une manière de mysticisme postmoderne [23].
Les thèses et réflexions profondes émises par Charbonnat nous permettent d’appréhender plus convenablement la nature d’un phénomène inquiétant. Quand un Tchernobyl, un Bhopal se produisent ou lorsque l’on découvre que l’environnement naturel est atteint par le développement de la technique mise au service de la rentabilité et du profit, un scientisme naïf – la science doit répondre à toutes les attentes et tout de suite – renforce l’armada théorique des contempteurs multiples de la « science » et du « matérialisme ». L’écho dont bénéficie cette nébuleuse accompagne symétriquement le phénomène du désengagement politique qui touche de plein fouet nos démocraties dites libérales. En réalité, le désengagement politique est un aspect de ce phénomène beaucoup plus général qui est le retour en masse de l’irrationnel, ce que l’on appelle plus précisément le retour du religieux dans ses diverses formes [24]. Il est possible de percevoir ici, en toile de fond et parmi d’autres facteurs explicatifs, la manifestation de cette apoliteia évolienne dont nous avons parlé plus haut.
S’il s’agissait de rendre hommage à Charbonnat, il faudrait choisir ce point : l’auteur s’emploie à faire cesser cette étanchéité entre les scientifiques professionnels et les philosophes professionnels, dont on ne mesurera jamais assez les dégâts qu’elle produit sur la vie intellectuelle, comme productrice à la fois de pseudo-philosophies et de pseudo-sciences, et à plus long terme sur la vie politique. Cette méthodologie, qui représente un objectif très difficile à réaliser sur le plan intellectuel, trouve un allié précieux : les philosophies matérialistes. C’est à travers elles, précisément, que la fin de ce cloisonnement peut et doit être envisagée.
C’est essentiellement au 19e siècle, comme le rappelle Charbonnat, que l’idéal philosophique d’une Raison maîtresse d’elle-même est, sinon étouffé, du moins passé sous silence, tandis que les perspectives concrètes de cette même Raison sont mises en avant. Une vision purement utilitariste de la connaissance triomphe [25].
En réalité, notre époque technophile et consommatrice n’est en fait, ni matérialiste, ni attachée à la science pour ce que celle-ci est vraiment. Ce monde « matérialiste » – au sens du culte de la consommation – est au contraire dominée par une culture où dominent la pensée idéaliste dans les enseignements de philosophie ; les tentations créationnistes, ou encore le dualisme…
De ce 19e siècle précisément, Charbonnat extrait, dans le sillage de la pensée dietzgenienne, les écrits des derniers disciples du matérialisme dialectique, Labriola (1843-1904) et Plekhanov (1856-1918). Ces derniers accompagnent une période qui se terminera par le suicide des nations européennes sur les champs de bataille de Verdun, du Chemin des Dames, d’Ypres, de Charleroi, de Tannenberg et d’ailleurs. (En la matière, l’énumération qui précède, est loin d’être exhaustive.) Bien évidemment, le matérialisme de Lénine (1870-1924) s’emploiera à trouver une issue à ce moment terrible de l’histoire européenne.
A titre d’exemple, rappelons que durant la même période, Bergson, qui a connu la cruelle expérience de la Première Guerre mondiale, oriente sa philosophie idéaliste et spiritualiste vers la mise en valeur de la figure des grands chefs et des grands saints, seuls à même d’exercer, selon lui, une action contagieuse sur la sensibilité des hommes. Ainsi peut-on considérer les individualités supérieures comme des succès de l’élan vital triomphant de tous les obstacles… [26]
Sur un plan strictement épistémologique, les philosophies matérialistes du 20e siècle devront composer avec les avancées des sciences de la nature. Le matérialisme évolutionniste contemporain en est l’exemple archétypique. Au moment où certaines forces politiques n’hésitent pas à ouvrir la boîte de Pandore des doctrines anti-égalitaires en insistant sur une hypothétique et spécieuse suprématie de l’inné sur l’acquis, au moment où la pensée (matérialiste) gramscienne – qui revendique la nécessité stratégique de vaincre sur le front des idées afin de s’emparer du pouvoir politique – fait l’objet d’un détournement au profit de courants de pensée hostiles aux fondements intellectuels et politiques que véhiculent les philosophies matérialistes, il est plus que temps de (ré)investir le champ des idées, d’insister sur la validité d’une réponse de type universaliste, aux enjeux politiques et intellectuels colossaux qui surgissent en cette période d’incertitude que nous traversons. Dans cette optique, le livre de Charbonnat est un bréviaire (laïque) indispensable aux défenseurs des principes constitutifs d’une République sociale digne de ce nom.
[1] Orwell a notamment tenté de promouvoir un type de société répondant à l’expression qu’il affectionnait : The free, equal and decent society. Orwell, Essais, articles, lettres , T1, Ivrea, 1995, p 8.
[2] "En ce début de siècle, la ‘guerre des civilisations’ connaît ses prémices avec l ’existence embryonnaire non plus d’une droite identitaire, mais de trois droites identitaires : celle qui se réclame du passé indo-européen ou chrétien de l’Europe, une droite identitaire juive avec l’apparition de courants sionistes d’extrême-droite propageant un racisme anti-arabe agressif et enfin une droite identitaire musulmane, s’incarnant dans certains courants communautaristes ou intégristes" : Monzat (R), Les voleurs d’avenir, Textuel, 2004, p 128.
[3] Julius Evola s’est particulièrement intéressé à certaines des manifestations essentielles de ces années décisives. Cet auteur a rédigé un essai paru en 1968 s’intitulant La jeunesse, les beats et les anarchistes de droite. Il profite de cette opportunité pour procéder à un amalgame de type philosophico-mystique, reprenant à son compte certains principes de la doctrine indienne du bouddhisme, etc., et recourant à la pensée nietzschéenne. Ces "années 68" lui permettent de réactualiser certaines des thèses qu’il a émises quelques années auparavant : "Ayant reconnu comme égaux le plaisir et la souffrance, le gain et la perte, la victoire et la défaite, prépare-toi pour le combat ; ainsi tu ne commettras pas de péché" (Bhagvad-Gitâ , II, 38 ) et "Ô mes frères, suis-je donc si cruel ? Mais je vous dis : ce qui tombe, il faut encore le pousser" (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra), in Chevaucher le tigre. Orientations existentielles adaptées à une époque de dissolution(1961), Guy Trédaniel-Ed. de la Maisnie, Paris, 1982, p. 92 et 243.
[4] Voir par exemple, les travaux du sociologue Roger Bastide. Bastide (R), "La pensée obscure et confuse", Le Monde non chrétien, n° 75/76, Paris, 1965.
[5] Consulter à ce sujet les nombreux ouvrages écrits par Gilbert Durand, sociologue et fondateur de l’Ecole de Grenoble. Durand (G), Introduction à la mythodologie. Mythes et sociétés, Albin Michel, 1995.
[6] Notamment son Exigit Ordo, commencé vers 1330, qui conteste explicitement, au moyen des arguments du matérialisme antique, le dogme créationniste !
[7] Il est possible de lire à ce propos, un excellent ouvrage : Monville (A), Misère du nietzschéisme de gauche. De Georges Bataille à Michel Onfray, Aden, 2007
[8] Girard (R), Quand les choses commenceront, Arléa, 1994.
[9] Levinas (E), "De la phénoménologie à l’éthique", entretien avec Richard Kearney (1981), Esprit, juillet 1997.
[10] Anderson (P), La pensée tiède. Un regard critique sur la culture française, Seuil, 2005
[11] Heath (J), Potter (A), Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture, Naïve, 2006.
[12] Macpherson (C.B ), La théorie politique de l’individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Gallimard, 2004.
[13] Evola parle aussi de l’"homme différencié". A noter que Evola, tout comme Jünger, a été influencé par la pensée stirnerienne. Boutin (C), Politique et Tradition. Julius Evola dans le siècle (1898-1974), Kimé, 1992, p 383, 385 et 396. Chez ces deux penseurs, cette posture entraîne l’adhésion à l’apoliteia : éloignement de la politique, mais aussi et surtout c’est "(...) l’irrévocable distance intérieure à l’égard de la société moderne et de ses valeurs. C’est le refus de se s’unir à celle-ci par le moindre lien spirituel ou moral" : Evola (J), Chevaucher le tigre. Orientations existentielles adaptées à un époque de dissolution (1961), op cit, p 217.
[14] Qui veut appuyer sa révolte sur le Tradition est un anarchiste de droite selon le penseur italien. La Tradition au sens evolien du terme, tire sa substance essentielle de l’"antibourgeoisisme" et de l’"antimatérialisme".
[15] Evola (J), Teoria dell’Individuo Assoluto, Bocca, Turin, 1927. 2ème éd, Ed Méditerranée, Rome, 1973. Fenomenologia dell’ Individuo Assoluto, Bocca, Turin, 1930. 2ème éd, Ed Méditerranée, Rome, 1974
[16] "Le partisan veut modifier la Loi, le criminel l’enfreindre ; l’anarque ne veut ni l’un ni l’autre. Il n’est ni pour, ni contre la loi" : Jünger (E), Eumesvil (1977) trad fr H Plard, La Table Ronde, 1978. Ouvrage utilisé, Gallimard, 1981, p 203.
[17] Spengler (O), L’Homme et la Technique (1933) , Gallimard, 1969, pp 43-44
[18] A signaler l’existence d’un exposé jetant les bases de la posture cyberlibertaire : Declaration of independance of Cyberspace (1996). Il faut relever la coloration ’’sécessionniste’’ de cet intitulé, dont les courants survivalistes et ’’anti-Etat’’ américains sont friands. Ce texte a été écrit par J P Barlow qui poursuit en précisant que du scenario dont il est l’auteur, émergera une ’’gouvernance’’, dont la substance découlera essentiellement de ’’l’éthique et de l’intérêt personnel éclairé’’, qualités supposées caractériser au mieux les ’’sécessionnistes’’ adeptes du cyberlibertarisme. Dans ce contexte , le contenu de l’ouvrage suivant est particulièrement instructif : Forest (D), Le prophétisme communicationnel. La société de l’information et ses futurs, Syllepse, 2004.
[19] Spengler (O), Le Déclin de l’Occident (1916-1920), 2 tomes, Gallimard, 1948. Spengler (O), L’Homme et la Technique (1933), Gallimard, 1969.
[20] Evola (J), Symboles et ’’mythes’’ de la Tradition Occidentale (tr fr H-J Maxwell), Arché, Milan, 1980.
[21] Guénon (R), La crise du monde moderne (1946), Gallimard, 1969.
[22] Eliade (M), Aspects du mythe, Gallimard, 1966.
[23] Deux exemples se plaçant dans la perspective décrite ici : Attali (J), Une brève histoire de l’avenir, Fayard, 2006. De Rosnay (J), 2020. Les scénarios du futur (préface de François de Closets), Des idées et des hommes, 2007 ; sur ces deux livres, voir l’article de David Forest, à paraître dans Matière première, N°3/2008.
[24] Voir à ce sujet : Vernant (J-P), Entre mythe et politique, Seuil, 1996.
[25] Barilier (E), Contre le nouvel obscurantisme. Eloge du progrès, Editions Zoe, Lausanne, 1995.
[26] Bergson (H), Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932).