Vendredi 9 novembre 2007 à 20 h 30 avait lieu au sud d’Orléans, dans le quartier de La Source, une conférence créationniste. J’avais plusieurs raisons de ne pas la laisser se dérouler impunément. D’abord une conviction profonde : l’interrogation religieuse est légitime, mais se fourvoie lorsqu’elle empiète sur le champ scientifique. Elle se fourvoie en s’enfermant alors dans la superstition : les éléments du discours ont beau être contemporains, penser l’action d’une entité immatérielle dans le monde physique relève ni plus ni moins du totémisme. Et les conséquences sont graves : la foi ainsi étayée (sic) devient alors totalitarisme moral. Nul besoin de remonter au meurtre de Giordano Bruno pour en mesurer les conséquences : l’actualité géopolitique nous montre chaque jour la tentative d’un certain islam de dicter sa conduite au monde. Le préjudice est multiple : souffrance des hommes, et s’il existe quelque part, souffrance de dieu. Enfin il faut situer le contexte géographique de cette conférence : à cent mètres du quartier déshérité de La Source, où vit une population en grande majorité immigrée, à dominante algérienne et marocaine. J’ai grandi à La Source et y vit encore. J’aime cet endroit pour la diversité de ceux qui l’habitent. Les occasions de discussion, voire de partage, y sont quotidiennes. Mais depuis une dizaine d’année maintenant, il est aussi pour moi une source de souffrance. L’époque insouciante des grandes marches « touche pas à mon pote » est derrière nous. Le temps joyeux où les garçons et les filles d’origines et de confessions différentes flirtaient, et fondaient parfois des familles qui étaient les vrais lieux du métissage social et culturel, est quasiment révolu. Les raisons sont diverses, mais le résultat est là : aujourd’hui les filles se voilent lorsqu’elles ne se « bâchent » pas intégralement, et les garçons retournent à la mosquée. Je pourrai témoigner longuement du fossé culturel qui s’est creusé, à travers les longues discussions que j’ai avec certains d’entre eux au kebab du coin, et qui ne sont pas, loin s’en faut, des mollah Omar en puissance. Non. Simplement, à défaut de trouver une place dans la société française, ils se réfugient dans une identité fictive, faite de traditionalisme culturel et religieux. Identité fictive car ils avouent eux même que parfois leurs cousins algériens ou marocains ne les comprennent pas, ou même se moquent.
Il était hors de question donc, que je laisse les fondamentalistes chrétiens mêler leur voix fondamentalistes musulmans qui sévissent ici chaque jour.
J’ai donc commencé par me renseigner sur l’identité de l’orateur, André Eggen. L’homme en question généticien à l’INRA, (UR339 Génétique biochimique et cytogénétique), où il mène des travaux tout ce qu’il y a de plus sérieux sur l’amélioration des races animales domestiquées, les vaches à haut rendement laitier en particulier. Le même homme qui allait affirmer pendant sa conférence que l’on n’a jamais vu de race animale transformée par l’Homme… Dracula, contrairement à une cette idée saugrenue selon laquelle il se nourrit du sang de ses victimes, est donc généticien le jour, et créationniste la nuit.
J’avais échafaudé un plan pour perturber cette réunion à l’attention des zozos fondamentalistes. Mais il reposait sur la participation d’un groupe suffisamment nombreux et organisé. Mais aucune des personnes que j’ai contactées n’a, ou répondu, ou répondu favorablement : absents ou occupés ailleurs… Soit. J’ai tout de même décidé de m’y rendre. Bien m’en prit.
Le tout a commencé par la courte "introduction" d’un soit disant physicien. La goutte d’eau tombe mais la sève remonte dans l’arbre par capillarité : une "question d’échelle". Les équations qui décrivent la météosphère ne sont pas capables de prévoir la météo qu’il fera dans quatre jours à cause de l’effet papillon : une "limite de la science". Confirmation : la sève monte… et ma tension aussi ! Puis on a introduit rapidement l’orateur, qui en sa qualité de scientifique, généticien en l’espèce, si j’ose dire, allait nous éclairer sur ces mystères. A donc suivi un diaporama du niveau de la classe d’éveil, comme on en ferait aux écoliers, sur le thème : "la nature est source d’émerveillements". Et ce fut parti pour trois quarts d’heure destinées à écraser le novice à coups d’infiniment petit, d’infiniment grand et d’infiniment complexe, l’émerveillement en question ne manquant d’ailleurs pas de commencer par un infiniment angoissant. Sur fond de représentation d’une planète Terre à la fois familière et étrange, ou l’on distinguait des continents verts au contours improbables, et autour de laquelle orbitaient quelques symboles de la modernité comme un téléphone, un écran d’ordinateur, une voiture, etc., l’orateur raconta que, depuis son enfance, "le monde [avait] rétréci", et "qu’il [était] loin le temps où il regardait les photos des montagnes de Nouvelle Zélande, cette si lointaine contrée". Le ton était donné : non seulement la science est orgueilleuse, mais elle est aussi source de dangers. L’"exposé" lui-même commença par cinq minutes de cosmologie : images de planètes, de galaxies, de ciels étoilés. Pour ceux qui n’avaient pas encore pris la mesure de leur finitude, l’orateur expliqua qu’il y a à peu près 10^25 étoiles dans l’univers. Deux ou trois personnes sur dix comprennent d’emblée ce que cela signifie, mais le sciento-logue, maître des symboles magico-mathématiques, s’impose ainsi comme médiateur entre les misérables créatures terrestres que nous sommes, et l’Ordre de la Création. C’est ainsi que, l’assistance prête à s’ouvrir au merveilleux, il enchaîna sur deux curiosités naturelles. D’abord une grenouille australienne qui couve ses œufs dans son estomac, en interrompant la sécrétion des sucs gastriques à l’aide de prostaglandine E2. "Pas le fruit de simples mutations". Certes. C’est bien le cas en effet. Suivit le mécanisme de rotor/stator de la base du flagelle dune certaine bactérie. Re-certes. Jusque là, on nous épargnait encore la main divine qui pourrait se cacher derrière ces miracles d’évolution et d’ingénierie naturelle, mais je remarquai que l’orateur modulait sa voix comme s’il s’adressait à des enfants, et ponctuait la description par des métaphores toutes plus tendancieuses les unes que les autres. C’est forcément habile : ne seraient-ils pas mal intentionnés ceux qui y verrait autre chose qu’un louable désir de pédagogie ? Ce fut ensuite l’heure d’aborder la "complexité transcendantale" du vivant. D’abord quelques minutes sur la diversité des cellules humaines, puis cinq minutes d’un exposé assez détaillé sur le mécanisme biochimique de la coagulation. Bien sûr, l’auditeur ne fut jamais éclairé par une généralisation sur les mécanismes de régulation, de feed-back dans les systèmes biologiques, l’orateur prenant surtout soin de ne pas dépasser le niveau de la conversation de café du commerce en répétant à l’envi que ce sont des systèmes "sophistiqués". Définition de la sophistication : "l’absence de l’un des éléments du système remet en cause tout son fonctionnement". Pour ma part, ce que je commençais à trouver sophistiqué, c’était le traquenard scientiste dont je prenais la mesure petit à petit. Mais je n’étais pas au bout de mes peines : "tenez bon ça va se compliquer"… Oh non c’est pas vrai il va en rajouter une couche !! Cette fois, le coup de grâce, le Saint des Saint : le-code-génétique. C’est-compliqué-une-cellule-c’est-une-vraie-petite-usine-plus-compliquée-que-tout-ce-qu’un-esprit-humain-peut-concevoir. Tu l’as dit bouffi. Petit topo sur le système ATGC, "qui fait bien mieux avec ses quatre lettres que nous avec nos vingt-six lettres", et petit calcul de la "densité d’information du code génétique" : trois minutes de calcul à base de puissances de dix, de volume et de densité, pour en conclure que si on écrivait le code génétique dans des livres, la pile de bouquins ferait 500 fois la distance Terre-Lune. Mon brave monsieur… quand on a vu ça, on peut mourir ! En guise de conclusion, on a eu droit au plus bel exercice de détournement et de désinformation auquel il m’ait été donné d’assister : là ou un exposé scientifique convoque généralement une ou deux citations qui résument et ouvrent la discussion, on a eu un matraquage de citations défilant tellement vite que j’ai eu à peine le temps d’en noter le nom des auteurs ! Une certitude cependant dans cet assaut : l’alternance entre les interrogations philosophiques de l’éditorialiste de Sciences & Vie ou celles de François Jacob, et les propos d’un Meyers ou d’un Rabischong, qui eux invoquent explicitement l’intelligence d’un créateur pour expliquer la complexité du vivant.
Mais la manipulation ne s’arrête pas là car le fâcheux ne vient évidement pas seul. En fait, plus des trois-quarts de l’assistance sont des coreligionnaires !! Ce qui par ailleurs rassure sur la portée de l’intoxication. Certains participants posent donc des questions préparées à l’avance : "êtes-vous chrétien ?", "pour vous le fait d’être à la fois croyant et scientifique est donc une double chance d’accéder à la vérité ?". La subtilité est heureusement une qualité mal partagée… Un peu plus subtil : "que pensez-vous de la possibilité d’une vie extraterrestre ?". Réponse qui résume la méthode du conférencier : "dans les années 70, une sonde avait envoyé de Mars des images sur lesquelles on avait cru déceler la trace d’une bactérie, mais cela a ensuite été infirmé" Un peu moins subtil, un homme prend la parole, bible sur les genoux, pour apporter sa réponse à la question : "la bible nous renseigne sur l’existence d’une autre forme de vie"…là on attend ses éclaircissements avec attention…"il y a les anges, les archanges et les séraphins"…Zut, la rencontre avec E.T. ne sera pas pour ce soir. Moi qui espérait prendre l’apéro sur alpha du Centaure… Puis un brave Monsieur prit la parole : tentant bravement de rappeler le cœur du message chrétien, il essaya de manière imagée de parler d’amour du prochain. On ne lui laissa même pas le temps de terminer son propos. L’organisateur de la conférence, je ne savait pas encore qu’il l’était mais j’avais repéré ses allées et venues, avait eu la bonne idée de s’asseoir devant moi. J’ai donc vu le signe qu’il a fait à l’homme qui distribuait le micro, lui signifiant d’interrompre cet inacceptable dérapage théologique, et ai protesté pour qu’on laisse finir. Le débat théologique n’allait donc pas avoir lieu. On en mesure le risque : il est relativement aisé de renvoyer les arguments scientifiques dans les cordes. Les intervenants qui plus tard essaieraient de relever le débat au niveau de la critique rationnelle, se sont tous vus répondre à coups de pseudos contre-exemples, sur le modèle de la réponse au sujet de la vie extra-terrestre. Et bien sûr, le dernier qui parle a souvent raison. Mais il est plus difficile de répondre à un chrétien qui ne partage pas la même lecture de la bible : à moins de rentrer dans une argumentation théologique dont l’érudition n’a pas la force de persuasion de quelques affirmations qui se veulent frappées au coin du bon sens, le conférencier se trouve alors opposé à une interprétation qui, ne se justifiant que par la foi, se trouve alors aussi légitime que la sienne !
Pour ma part, n’ayant pas su comprendre ces enjeux assez tôt, comme les quelques personnes de bonne foi présentes ce soir là, j’ai tenté l’argumentation scientifique et philosophique. Et finissant par me lasser de la mauvaise foi de du conférencier, j’ai fini par perdre tomber le piège tendu : j’ai perdu mon calme. Or c’est exactement ce qu’attendait Eggen : il prouvait ainsi par là à ses affidés qu’il avait raison de se plaindre de l’intolérance de ses contradicteurs. Mea culpa : devant tant de mensonges, la pensée que j’avais en face de moi un connard de la pire espèce a finit par m’envahir… Mais qu’est-ce que ça soulage !
En conclusion, il me semble que la contradiction a apporter lors de ce genre de mise en scène ne peut pas s’appuyer uniquement sur l’argumentation scientifique car l’orateur a toujours le dernier mot, et n’attend qu’après l’exaspération que cela peut susciter. Mais d’autres pistes peuvent être suivies.
Les deux derniers points sont plus délicats à aborder, car il n’y a pas encore prescription de l’histoire.
Peu ou prou, j’ai tenter de soulever ces différentes objections, mais le temps et les compétences me manquent pour approfondir ces sujets, et je me suis trouvé pris de court, n’étant pour ma part qu’un modeste professeur de mathématiques de l’académie d’Orléans-Tours.