L’étude qui suit se veut le complément de mon article intitulé ’’Spiritualisme et idéologie de la crise : le bergsonisme à la croisée des chemins’’, Matière première, revue d’épistémologie et d’études matérialistes, n°2, F. Athané, E. Guinet, M. Silberstein (dir.), ’’Emergence et réductions’’, collection Matériologiques, Syllepse, p. 247-253 [1].
Pourquoi cette étude sur Bergson et le bergsonisme ? Tout d’abord parce que la revue Matière première a décidé, dans le cadre de la parution de son numéro 2 (2007), de présenter pour la première fois en langue française l’ouvrage de Bertrand Russell, intitulé La Philosophie de Bergson (1912). Parce que nous assistons enfin, depuis quelques années déjà, à un ’’retour’’ de Bergson. De nombreux commentateurs, ont récemment mis en avant les analyses et thèses émanant de la pensée bergsonienne. Jean-Claude Guillebaud, La Force de conviction. A quoi pouvons-nous croire ?, Seuil, 2006 ; Dominique Combe, "La gloire de Bergson", Etudes, octobre 2004 ; François Azouvi, "Le moment Bergson. Anatomie d’un succès philosophique. Les effets de l’Evolution créatrice", Le Débat, n° 240, mai-août 2006, en sont parmi d’autres, les représentants. Aujourd’hui, le recours à la pensée bergsonienne et à son extension, le bergsonisme, autorise les nouveaux ’’maîtres-penseurs’’, à promouvoir une conception obtuse de la laïcité et à tabler sur une sensible anémie des cadres de la rationalité. Cette conception de la laïcité, vidée de toute substance offensive claire, et prise en otage par ses contempteurs, est convoquée sur le mode d’un spécieux consensus (voir à tire d’exemple, le livre d’A. Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel, 2006). Dans cette optique, où la ’’bienséance’’ et la ’’bonne mesure’’ deviennent en réalité les ’’horizons indépassables’’ de la ’’doxa’’ libérale, Bergson fait figure de référence apaisante et rassurante. Dans ce contexte, il nous a semblé opportun de placer sous le feu des projecteurs un certain nombre de réalités philosophiques et politiques concernant la pensée bergsonienne et le bergsonisme, que certains milieux ont tendance à négliger, ou minimiser.
Cette étude se donne pour objectif essentiel : 1) dresser tout d’abord le tableau de la période qui voit Bergson [2] s’exprimer au début du 20e siècle. Pour cela, il est nécessaire de tracer les contours du contexte historico-politique, toile de fond des écrits critiques de Russell sur le prix Nobel de littérature 1927 ; 2) étudier ensuite, la postérité néfaste de Bergson, via de multiples ramifications. La mise en valeur de ce dernier point nécessite la convocation d’auteurs qui s’exprimeront postérieurement aux contributions de Russell. La période de l’entre-deux-guerres et de la seconde guerre mondiale sera tout particulièrement étudiée. Dans ce contexte, Sorel élaborera son corpus de pensée politico-philosophique, en ayant recours au bergsonisme.
L’exploration de ces différentes phases qui façonnent d’une manière décisive l’histoire politique, culturelle et intellectuelle du 20e siècle, nous donnera l’opportunité de porter un éclairage tout particulier sur ce que l’on peut appeler la « crise française » des pensées politique et philosophique allemande. Episode méconnu d’un dévoiement de la pensée bergsonienne. Laquelle véhicule en son sein les éléments d’ambiguïté, susceptibles de fonder cette combinaison politico-intellectuelle.
Il faut noter, enfin, ce qui suit : la mise en exergue de ces axes d’analyse permettra de montrer, par effet de contraste, à quel point Russell [3] était novateur, en soulignant, dès les années 1910, les limites de la pensée de Bergson et son caractère parfois équivoque.
1 – Le catholicisme et Bergson
Aborder la pensée bergsonienne dans sa complexité nécessite de s’intéresser de très près au catholicisme [4]. Sur le plan doctrinal tout d’abord, mais aussi sur le plan politique, dans la mesure où ce parti représente, pendant la période qui nous intéresse, une force de tout premier plan. Le spiritualisme de la pensée bergsonienne privilégiera ce rapport – d’attraction et de répulsion, en quelque sorte – avec le catholicisme.
Comme je le rappelle dans Matière première [5], la pensée française connaît un processus de spiritualisation en profondeur à cette époque charnière – au carrefour des 19e et 20e siècles – et dont le bergsonisme est l’épicentre [6].
Dans cette optique, il est tout d’abord nécessaire d’affirmer que le catholicisme social trouve une nouvelle vitalité après 1871 et la répression de la Commune. Il s’enracina dans la tradition intransigeante et contre-révolutionnaire. Albert de Mun et René de La Tour du Pin fondèrent par exemple, l’œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers. Ils énoncèrent les principes de la restauration de l’ordre social chrétien [7].
En outre, le contenu de l’encyclique Rerum Novarum (1891) de Léon XIII énonce une position doctrinale globale qui peut être déclinée ainsi : rejet du libéralisme comme du socialisme, défense de la propriété privée, réconciliation du capital et du travail, création de syndicats, mixtes ou séparés.
D’une manière générale, les catholiques sociaux trouvèrent l’hostilité des catholiques conservateurs attachés au libéralisme économique. Cependant, dès 1901, par l’encyclique Graves de communi, Léon XIII rappelait à l’ordre les démocrates chrétiens en restreignant « démocratie chrétienne » au sens de « bienfaisante action sociale pour le peuple ».
Adversaire du « modernisme social », Pie X frappa aussi le modernisme savant par l’encyclique Pascendi en 1907. Le modernisme, selon l’analyse pontificale, était né du retard de la « science ecclésiastique » au regard de la culture laïque, en matière d’histoire, d’exégèse, de philosophie et de la volonté de combler ce retard. En France, il se voulait « médiation entre deux cultures antagonistes » [8]. Cette crise moderniste annonçait en fait les mutations mentales entraînées par la rencontre de l’esprit scientifique et rationnel et la recherche d’un nouveau langage religieux. En somme, le pontificat de Pie X fut en partie consacré à la lutte anti-moderniste.
Dans son livre au titre révélateur, l’intellectuel catholique Jacques Maritain explique les raisons de son engagement « antimoderne » : « […] Nous aimons le nouveau. Mais à une condition, c’est que ce nouveau continue véritablement l’ancien, et s’ajoute, sans la détruire, à la substance acquise. S’il est vrai que selon la définition de Charles Maurras, la civilisation est un état dans lequel l’individu qui vient au monde trouve incomparablement plus qu’il n’apporte, il faut dire que le schisme moderne inauguré de fait, non d’intention, par les archaïsants de la Renaissance et de la Réforme, et plus consciemment par Descartes, est, en dépit des grands mots et des apparences de décor, une revendication pure et simple de barbarie. » [9]
Nous avons choisi cet exemple – entre de nombreux autres – afin de démontrer que la pensée bergsonienne, très influente au moment où Russell s’exprime au sujet de celle-ci, pèse directement ou médiatement sur l’engagement religieux, culturel et politique de toute une génération d’intellectuels, venant à s’exprimer au point de jonction des 19e et 20e siècles [10]. Examinons plus précisément comment se manifeste cet ascendant.
1.1 – Maritain et Péguy : Bergson, objet du débat d’idées
Voici ce qu’écrit Maritain, qui se trouve à la croisée des chemins, sur le plan intellectuel et spirituel : « Le caractère humain et collectif de la philosophie, dont M Bergson a, de nos jours, le sentiment si net, c’est dans la doctrine thomiste qu’il est réalisé. Par son universalité même, elle déborde infiniment, dans le passé comme dans l’avenir, l’étroitesse du moment présent ; elle ne s’oppose pas aux systèmes modernes comme le passé à l’actuellement donné, mais comme l’éternel au momentané. Antimoderne contre les erreurs du temps présent, elle est ultramoderne pour toutes les vérités enveloppées dans le temps à venir. » [11]
Les analyses de Maritain, structurant sa réflexion relative à son « antimodernité », sont tributaires de la notion bergsonienne de durée. En effet, dans son livre intitulé Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Bergson fait la critique de toute réduction de la durée à la succession, car la succession n’est que la projection de la durée dans un milieu homogène ; « autrement dit, la succession est une image spatialisée du temps » [12]. Chez Bergson, la spiritualité de la durée va être affirmée en corrélation avec son rapport au passé, dans Matière et mémoire (1896). L’argument avancé peut ainsi être énoncé : pour que la durée ne se réduise pas à une suite d’instants, il faut qu’elle soit mémoire du passé, au sens de la conservation du passé qui subsiste intégralement.
En somme, si la durée s’oppose à la discontinuité des instants, c’est qu’elle est fondamentalement continuité. L’avant et l’après ne sont nullement premiers ; ils ne sont que les conséquences de cette continuité indivisible [13].
Cependant, la pensée de Maritain est d’autant plus intéressante à connaître dans le cadre de cette étude, que celle-là, prenant appui sur la matrice réflexive bergsonienne dont elle est issue, tend à se distinguer de la pensée du maître, en ayant recours à l’apport du néothomisme [14]. En substance, Maritain s’écarte de deux « extrêmes » : ce qu’il appelle le « rationalisme positiviste », pour sa fermeture au supra-rationnel et le bergsonisme pour sa part d’anti-intellectualisme. Mais c’est évidemment le premier des termes qui subit le feu roulant de sa critique. En somme, que l’on soit « pour » ou « contre » Bergson, c’est bien par rapport à lui et sa pensée que l’on prend position à cette époque, lorsque l’on se réclame du catholicisme.
Malgré cela, Péguy s’opposera à la démarche de Maritain, qu’il considère intenable et spécieuse. En effet, pour l’auteur du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910), affaiblir si peu que ce soit le socle bergsonien, c’est faciliter la position de Spencer et du « matérialisme », au lieu d’assurer la victoire de saint Thomas [15].
Les deux ultimes essais écrits par Péguy – Note sur Bergson et la philosophie bergsonienne. Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914) – exprime l’essentiel du bergsonisme péguyste. Dans la première Note, seule publiée, Péguy entend réfuter l’argument d’irrationalisme souvent opposé à son maître. Pour Péguy, la philosophie bergsonienne, loin d’être sentimentale et floue, marque une nouvelle avancée de la raison, car elle produit justement la clarté de l’intelligence dans la profondeur des passions. Selon Péguy, toute la querelle que l’on cherche à Bergson se ramène à un débat entre les méthodes raides et les méthodes souples, ces dernières étant les seules à être vraiment rigoureuses, car seules elles étreignent exactement la réalité.
La seconde Note, restée inachevée et inédite, applique cette méthode à différents domaines où se rejoignent anthropologie et théologie. « Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce », affirme Péguy, car le « tout fait » de l’habitude est un enduit qui rend l’homme imperméable au « se faisant » de Dieu. La meilleure règle pour chacun est de vivre dans le présent, dans ce point de passage perpétuel et de continuelle émergence de la liberté où l’on fait confiance et où l’espérance « constamment déshabitue ». Selon Péguy, le pire ennemi des Evangiles est le livret de Caisse d’Epargne, car il transforme le monde en une « immense maison finale et mortuaire de retraite ». Il favoriserait ce « raidissement de l’argent » qui commande toute la société moderne et en fait « un univers prostitutionnel parce qu’universellement interchangeable ». D’où l’absurdité selon Péguy, du combat mené par certains milieux contre Bergson.
Rappelons que jusqu’à sa conversion religieuse en 1907, Péguy est un socialiste imprégné d’idéalisme éthique, dreyfusard et un adversaire déclaré du catholicisme. De plus, dans son ouvrage intitulé Clio, Péguy insiste sur le fait suivant : l’histoire peut et doit devenir l’étude de ce qu’il appelle la « contingence radicale » de ce qui a été, et l’historien doit en être reconnaissant à Bergson. Sa méthode se soustrait donc aux « méfaits de la construction rationnelle surajoutée après-coup », pour adopter au contraire, les « bienfaits » de l’intuition [16].
En somme, l’influence de Bergson sur les intellectuels qui « comptent » à cette époque est aisée à établir. Le débat contradictoire Maritain-Péguy est un exemple révélateur de ce climat. De nombreux autres intellectuels, tels qu’Edouard Le Roy, Henri Massis, Marcel Proust, font partie de la cohorte des écrivains et philosophes qui créditent l’académicien d’un intérêt tout particulier.
En réalité, quelle que soit la nature des inflexions que les uns ou les autres introduisent dans la structuration de leur démarche intellectuelle par rapport à la pensée bergsonienne et au bergsonisme, ces derniers constituent la clé de voûte d’une période de « réaction philosophique et littéraire contre le scientisme (sic) », comme la caractérise Adrien Dansette, dans l’un de ses ouvrages [17].
A travers cette étude croisée des démarches péguyste et maritainienne, deux thèmes centraux émergent, à partir desquels se structure notamment l’allégeance intellectuelle de Péguy vis-à-vis de Bergson : irrationalisme [18] et intuition. Nous voici de ce fait, introduit au cœur d’une problématique qui nécessite une mise en lumière des multiples ramifications à travers lesquelles la nocivité du bergsonisme est discernable.
2 – La spécieuse précellence de la pensée bergsonienne : équivoque et confusion
La pensée bergsonienne prête tout particulièrement le flanc à la critique, quand elle envisage de se prononcer sur la science et partant sur les hypothétiques « limites » de la rationalité. Lorsque dans le cadre d’une postérité aux multiples ramifications, elle fournit caution et autorité aux milieux qui cherchent à légitimer une Weltanschauung basée sur une philosophie politique de l’énergie et non pas du progrès, une doctrine de l’élitisme et non pas de l’« aplatissement démocratique ».
2.1 – Bergson et l’« arraisonnement » de la science
Comme nous l’avons indiqué plus haut, Bergson publie en 1889, l’Essai sur les données immédiates de la conscience. Lequel, avec ses livres suivants, affirme que la science ne peut atteindre que des vérités fragmentaires, provisoires [19] ; la vérité totale, nous la trouvons selon Bergson et ses thuriféraires, dans la conscience individuelle par l’intuition.
Le mathématicien et philosophe Edouard Le Roy (1870-1954) – catholique de surcroît – ira plus loin en soutenant que la science ne saisit que les dehors superficiels des choses et que la philosophie elle-même pose un problème qu’elle ne peut résoudre : le problème religieux.
Bergson trace en 1903 le programme du « renouveau métaphysique ». En substance, la science n’appréhende les choses que de l’extérieur : elle ne nous en livre qu’une connaissance relative. La métaphysique pénètre en elles, les saisit du dedans et nous en donne une connaissance absolue par l’intuition, cet effort de l’attention contemplative pour épouser l’objet en dehors de toute passion comme de tout raisonnement. Bergson a relaté les étapes de son intuition personnelle dans une lettre célèbre au père de Tonquédec [20] : « Les considérations exposées dans mon Essai sur les données immédiates de la conscience (1899) aboutissent à mettre en lumière le fait de la liberté ; celle de Matière et mémoire (1896) font toucher du doigt je l’espère, la réalité de l’esprit ; celles de L’évolution créatrice (1907) présentent la création comme un fait : de tout cela se dégage nettement l’idée d’un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière et de la vie, par l’évolution des espèces et par la constitution de personnalités humaines. » [21]
En outre, à un moment essentiel de sa cristallisation, la pensée bergsonienne montre le besoin d’une philosophie plus rapprochée, selon elle, de l’immédiatement donné que ne l’était la philosophie traditionnelle. Contemporaine de la théorie des quanta, elle croit pouvoir déduire de l’indéterminisme microphysique un libre arbitre à l’échelle humaine.
Il semble évidemment contradictoire de souligner la convergence entre la volonté de se rapprocher de l’immédiatement donné, et le champ de la microphysique, qui ne relève pas de l’immédiatement donné, loin s’en faut. Il s’agit cependant, d’une contradiction qu’il convient de souligner. La microphysique, telle qu’elle se développe à cette époque, est totalement contre-intuitive. Elle séduirait cependant Bergson lui-même et ses thuriféraires. Tout cela représente l’indice d’une métaphysique, au sens le plus vicié, qui aspire à se délester des cadres de la raison, de la calculabilité, de la méthode expérimentale, du mécanisme (prétendument trivial), etc. Il est possible de discerner ici, une manière de collusion tactique – même si littéralement impensable – consistant à se réclamer de ce qu’en définitive, l’on abhorre.
Au même moment, Georges Sorel [22] s’intéresse de très près au débat ouvert par certains philosophes et scientifiques français, qui prennent acte des succès d’une science déterministe et qui font observer qu’il y a, selon eux, des réalités naturelles qui n’entrent pas dans le schéma déterministe. Ces réalités naturelles sont la « spontanéité » vitale et la « liberté » humaine. Ils se demandent comment concilier ces réalités avec le mécanisme physique [23]. De ce fait, Sorel saisira instantanément le profit qu’il pourra tirer au plan politique de la concomitance d’une bonne réception de l’irrationnel en philosophie et de la montée en puissance d’un supposé « problème » relatif au « mécanisme » physique [24].
2.1 – Un succès philosophico-politique : une postérité aux multiples ramifications
Le processus de spiritualisation que connaît la France à la fin du 19e et aux prémices du 20e siècles prend appui sur le dynamisme du néo-christianisme [25]. Maurice Barrès [26] (qui se fit défenseur du catholicisme) [27], Paul Bourget, Ferdinand Brunetière, Emile Faguet, Pierre Loti, Jules Lemaître font face à Zola, qui termine sa carrière, et à Anatole France [28]. C’est essentiellement au sortir de l’affaire Dreyfus que s’annonce la génération touchée et influencée par le bergsonisme.
En juin 1909, dans « A nos amis, à nos abonnés », Péguy trouve dans la philosophie bergsonienne et le dogme chrétien des arguments parallèles à ceux du déterminisme mystique de Barrès [29], pour justifier la patrie : « Nos antipatriotes éprouveront que dans le système charnel et même dans un système mystique temporel, dans tout système temporel, il faut un corps, une chair temporelle qui soit le soutien matériel, qui se fasse le support, la matière d’une idée. C’est très exactement dans l’ordre politique et social, dans l’ordre historique, le problème de la relation du corps à l’esprit. Comme dans la création naturelle nous ne connaissons pas naturellement d’esprit qui n’ait le support de quelque corps (généralement quelque mémoire qui n’ait le support de quelque matière). […] De même nous ne connaissons pas naturellement d’idée, d’esprit politique ou social – j’oserai dire, religieux – d’esprit historique enfin qui ne soit réalisé, qui ait même pu apparaître sans un certain corpus, sans un corps de peuple […], en un mot sans une patrie. » [30]
Toute cette rhétorique et terminologie découlent directement de Bergson et tout spécialement de son livre Matière et mémoire (1896) [31]. Inversement, si l’esprit a besoin d’une chair pour vivre, si les idées ont besoin d’une patrie pour exister, les patries ne peuvent exiger de leurs enfants le sacrifice suprême que dans la mesure où elles sont les servantes de l’esprit, « l’image et le commencement de la maison de Dieu ».
Ainsi, tout comme Russell précise que « l’évolution créatrice de Bergson est, elle aussi, une philosophie du pouvoir […] » [32], nous sommes en mesure d’affirmer que le bergsonisme constitue l’un des nombreux segments philosophico-politiques favorisant la sédimentation d’une conception du patriotisme se différenciant très nettement de celle qui sera portée par Montesquieu, Rousseau et plus tard, Saint-Just [33]. Une forme de patriotisme en somme basée, comme le rappelle Lefebvre, sur les notions cardinales de liberté, d’égalité juridique et sociale. Ce qui n’est pas le cas du « patriotisme » professé par Bergson, qui insistera, lors de la période de l’Union sacrée, sur la dimension d’exclusive encourageant une manière de confusion entre nationalisme chauvin et patriotisme [34].
De plus, un itinéraire très significatif est celui d’Ernest Psichari – petit-fils de Renan. Psichari, de conserve avec Péguy, suivait tous les vendredis, avec assiduité et ferveur, les enseignements professés par Bergson au Collège de France. Il est officier en Mauritanie et là-bas le soldat doit être chrétien pour défendre l’honneur spirituel de la patrie. Il est l’ami de Jacques Maritain [35] et Henri Massis [36], lequel a puisé – en se fourvoyant – ses inquiétudes au spectacle des misères humaines [37]. Massis lie les pensées maurrassienne et bergsonienne, en plaçant l’une et l’autre sous le signe du recours nécessaire, en matière de démarche intellectuelle, à l’intuition.
Ces diverses postures patriotiques et religieuses se reconnaissent dans Bergson [38]. Notamment, lorsque ce dernier, montre la nécessité d’une philosophie plus en coïncidence avec l’immédiatement donné que ne l’était la philosophie traditionnelle [39]. Bergson a risqué dans sa thèse une sorte d’analyse phénoménologique de l’émergence, qui déstabilise la délibération rationnelle. Ce sont les pages célèbres sur l’acte libre, qui mobilise l’image de l’éruption volcanique pour suggérer que le changement est issu d’une réorganisation profonde qui balaie les motifs de surface.
A cela, il est indispensable d’ajouter ce qui suit : les différents phases historiques faisant l’objet de cette étude, connaissent un ébranlement notable de l’optimisme progressiste [40]. Cette funeste vision du monde – basée le plus souvent sur un sens acéré du tragique – élargit notablement son champ d’influence durant les périodes qui nous intéressent [41]. L’étude des effets négatifs du machinisme constitue le plus souvent le moment fort de cette posture. Dans L’évolution créatrice (1907), Bergson rejette définitivement la nécessité mécaniste [42].
Au début de 1914, Bergson disait : « L’humanité a perfectionné son outillage, pendant le dernier siècle, plus qu’elle ne l’avait fait pendant des milliers d’années. Mais son âme – je parle et de l’âme individuelle et de l’âme sociale – a-t-elle acquis en même temps le supplément de force qu’il faudrait pour gouverner ce corps subitement et prodigieusement agrandi ? » [43]
Notons que la dissociation des deux grandes composantes de l’idée de progrès (la techno-scientifique et la socio-politico-morale) [44] est au centre de la pensée de Bergson. Tout d’abord à l’état d’embryon dans L’évolution créatrice, enfin dans son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion (1932), où il affirme : « L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. » [45]
Il n’est pas inutile de préciser que Sorel en appellera d’une manière insistante au contenu de L’Evolution créatrice (1907) [46] pour justifier l’insertion, dans le débat d’idées de l’époque, de thèses politico-philosophiques semblant originales, mais frappées comme nous le verrons, au coin de l’ambiguïté. Dans cette optique, le « progrès » s’avère auto-contradictoire. En somme, le progrès engendre le contre-progrès. Et pour certains penseurs, le coût du progrès est si exorbitant que la nostalgie d’une vie pré-industrielle, imaginée comme une vie simple et heureuse, devient le principe d’une nouvelle espérance. Si le progrès n’est qu’une marche vers une barbarie nouvelle, alors les aspirations au retour deviennent hautement légitimes. La nostalgie se constitue en noyau de tout projet d’amélioration de l’existence. Le regret s’impose comme une passion justifiée, et le repentir – d’avoir pris « le mauvais chemin » – prend le sens d’un acte refondateur, ou réorientateur. Incontestablement, certains des linéaments théoriques caractérisant le corpus de pensée bergsonien, les multiples interprétations qui en seront faites par de nombreux exégètes, dans l’entre-deux-guerres en France et en Allemagne, contribueront à la montée en puissance d’un sentiment de défiance nostalgique vis-à-vis du machinisme, de la science – du « scientisme » – des sociétés modernes enfin, dont la légitimité issue des Lumières et de l’Aufklärung, est radicalement remise en question, notamment en France et en Allemagne.
Cette vision d’une aliénation généralisée et grandissante reprend des thèmes diffusés par le pessimisme culturel et la Kulturkritik, sur fond de nostalgie romantique inavouée.
2.3 – La crise française de la philosophie et de la pensée politique allemandes
Louis Dupeux [47], historien, éminent spécialiste français de la « Révolution conservatrice » allemande, rappelle comment la réaction contre le rationalisme et l’intellectualisme des sociétés modernes s’exprima dès avant la fin du 19e siècle, en Allemagne et en France par un vaste mouvement d’idées visant à la réhabilitation du corps, des sens et de l’« âme ». Révolte non seulement confuse et ambiguë, car nombre de ses chefs de file étaient en même temps fascinés par le Janus technique… « Toujours est-il que, des deux côtés de la frontière, on partit (ou repartit) en quête de l’Homme Nouveau réconciliant le corps et l’âme dans le cadre de communautés nouvelles, elles-mêmes immergées dans la nature, voire même dans le ’’cosmos’’. Les racines philosophiques du mouvement plongeaient dans le vitalisme : dans la philosophie de la vie de Nietzsche puis, plus tard, de Bergson [48] en France et, pour ce qui concerne l’Allemagne, chez les philosophes ou paraphilosophes de la ’’Révolution conservatrice’’, en particulier Spengler [49] et Klages, l’auteur du célèbre essai intitulé L’esprit ennemi de l’âme (1929-1932). » [50]
Explorant le tableau de l’état des forces caractérisant le champ philosophique allemand, lors des débuts de Heidegger, Bourdieu rappelle que Ludwig Klages est influencé par Bergson. Proche de la littérature néo-conservatrice – avec par exemple l’exaltation de l’Einfühlung, l’empathie, et de l’Anschauung, l’intuition et le recours à des alternatives simplistes, comme âme et esprit, pour fonder une critique passionnée de l’intellectualisation du monde et de la domination de la technique –, l’impact des écrtis de Klages n’est pas à négliger [51].
L’historien George L. Mosse indique qu’en Allemagne, à la fin du 19e siècle, les premiers concepteurs d’une vision romantique et mystique du monde furent au nombre de quatre : Paul de Lagarde (1827-1891), Guido von List (1848-1919), Alfred Schuler (1865-1923), et surtout Julius Langbehn (1851-1907). Ce dernier résuma avec force l’objectif commun de cette constellation de théoriciens : « transformer les allemands en artistes ». Par « artistes », ces hommes ne renvoyaient pas à une profession, mais à une certaine vision du monde opposée à ce qu’ils appelaient « l’homme machine ». Cette transformation, qui avait été selon eux négligée lors de l’unification de l’Allemagne, convertirait le matérialisme et la science de l’Allemagne contemporaine en une perception artistique du monde qui aurait pour conséquence un renouveau national global. « Langbehn [52], dans son Rembrandt als Erzieher (Rembrandt éducateur, 1890), donnait la clef de cette transformation : le mysticisme était la machine cachée qui pouvait transmuer la science en art. La nature, le romantisme et le mysticisme constituaient les fondements de cette idéologie. Ce n’était pas un simple hasard si Eugen Diedrichs, qui fit tant pour populariser cette vision du monde, était également éditeur de Bergson. Il voyait chez le philosophe français un mysticisme, une ’’nouvelle philosophie irrationaliste’’ [53], et croyait que l’Allemagne ne pouvait évoluer qu’en opposition au rationalisme. » [54]
Soulignons, avant de poursuivre, qu’en Allemagne, dans les milieux qui nous intéressent ici, la réception des écrits et des idées bergsoniens dépend de deux canaux distincts : l’un qui permet de se pencher sur les thèses de Bergson, du fait de la circulation de ses écrits. L’autre, obliquement – et de manière décisive – par la pensée sorélienne qui lui sert de truchement. Cette alliage particulier, que j’appellerai le sorelo-bergsonisme, se manifeste essentiellement au travers des thèmes qui sont exposés dans les parties précédentes de cette étude.
Le philosophe allemand Ernst Bloch écrit : « Pour Sorel, l’Histoire est plutôt l’équivalent de ce qu’est la matière chez Bergson : vie en déclin, qui finalement se fige en caput mortuum. L’Histoire livrée à elle-même n’est plus que ruine et décadence ; dès lors ici non plus, rien ne se dresse sur le chemin de la volonté de puissance si ce n’est ce qui l’ appelle : l’ennemi. » [55] Rappelons au passage que Sorel [56] écrivit et fit paraître ses ouvrages les plus importants durant la période qui précède et suit de près la date de diffusion du livre de Russell sur Bergson : Réflexions sur la violence (1908), Introduction à l’économie moderne (1903), Matériaux pour une théorie du prolétariat (1919).
Il est en outre intéressant de préciser ce qui suit : cherchant à cerner les contours de la pensée sorelienne, des intellectuels à la Weltanschauung si radicalement opposée que sont Carl Schmitt et Ernst Bloch, aboutissent à des constats convergents : la recherche « d’une décision absolue, d’une décision pure, sans raisonnement ni discussion, ne se justifiant pas, produite donc à partir du néant » [57], qu’il a entreprise antérieurement à partir de la philosophie contre-révolutionnaire d’un Donoso Cortes ou de l’anarchisme de Bakounine, semble aboutir finalement, dans les Réflexions sur la violence de Sorel [58], à « une théorie de la vie concrète immédiate, inspirée de Bergson et transposée, sous l’influence de deux anarchistes, Proudhon et Bakounine, sur les problèmes de la vie sociale » [59].
Quant à Ernst Bloch, il parachève sa démonstration en ajoutant : « C’est de la même manière que l’Elan vital et vide de Bergson put se prêter à des utilisations aussi diverses et déboucher à la fois sur le retour à l’Eglise et sur l’anarchisme athée. » [60]
Ces modes d’appréhension de la pensée bergsonienne, plus que protéiformes, constituent l’indice d’une pensée malléable, aux contours flous, signe d’une philosophie aux sinuosités incertaines.
De ce qui précède, il est possible d’affirmer, en substance, ceci : certains des traits saillants du bergsonisme [61] accompagnent la structuration de ce que les historiens appellent « l’idéologie de la crise », c’est-à-dire la communauté des refus : refus de l’ordre libéral comme de l’ordre communiste, du capitalisme international et du socialisme prolétarien, de la société bourgeoise et de son mercantilisme, de l’individualisme égoïste que cette dernière sécrète. Plus profondément ou plus largement encore, il s’agit de résoudre une crise de civilisation [62], de trouver une issue aux impasses de la modernité, de proposer une autre modernité ou un autre type de modernisation qui ne détruise plus les structures traditionnelles de sociabilité, qui évite l’aliénation et la réification de la personne dans les processus de production [63] ou dans la bureaucratie étatique, qui sauvegarde enfin la cohésion du corps social en résolvant notamment les antagonismes de classes et les dérives oligarchiques ou « ploutocratiques » (capitalistes) de la démocratie représentative de masse.
De plus, les traits d’une interprétation de la pensée bergsonienne – concurrençant sur son propre terrain, mais selon des modalités réflexives « françaises » – la « pensée allemande » sont visibles pendant la période qui voit Russell écrire au sujet du philosophe français.
Elisabeth Förster-Nietzsche, citant une de ses amies, relate : « Un Français très cultivé qui me rendit visite avant la guerre et à qui je demandais de m’expliquer les raisons de cette désaffection [depuis 1910, Nietzsche est beaucoup moins lu en France. J-M dP] me répondit : "Il est tellement allemand, il nous décourage […] et nous préférons Bergson." » [64] En somme, Bergson et Nietzsche seraient en situation de rivalité intellectuelle, à l’intérieur d’un espace philosophico-politique commun. Cela signifie ce qui suit : au moment historique qui nous intéresse essentiellement (les années 1910), les éléments constitutifs de ce segment philosophico-politique auraient la capacité d’imprégner par capillarité ou directement les débats intellectuels, religieux – et politiques – se déroulant en France, en Allemagne et plus largement, à l’échelle européenne.
Une des études philosophiques les plus approfondies de la période qui nous intéresse, celle de Charles Andler, témoin direct de cette période d’effervescence intellectuelle, se confrontant à « l’idéologie de la crise » dont nous avons parlé, écrira plus tard : « Beaucoup estimeront que son système est en pièces [c’est de Nietzsche qu’il s’agit. J-M dP]. Mais il a démontré, seul avec Henri Bergson, comment un système de philosophie serait possible de notre temps. » [65]
En guise de bilan, et pour clore cette étude, nous donnons la parole à Georges Politzer, à qui l’on doit un remarquable, mais oublié, ouvrage au tire éloquent : La fin d’une parade philosophique : le bergsonisme, dont la visée, avec des moyens de pensée différents, n’est pas sans rappeler le pamphlet de Russell : « Maintenant qu’il est bien évident que le bergsonisme n’est d’un bout à l’autre qu’une promesse non tenue ; que M Bergson, au lieu de faire quoi que ce soit, a noyé continuellement l’essentiel dans la phraséologie pompeuse de ses intentions, il convient de montrer ce qui se cache en réalité dans l’élégante boîte du prestidigitateur. Le bergsonisme a été produit par ce mouvement du XIXe siècle qui représente […] le retour offensif de l’idéalisme : à la manière de tous les vers de la philosophie officielle, c’est dans le fromage idéaliste que M Bergson a voulu se creuser une caverne. » Splendide sens des réalités chez un philosophe « comparable aux plus grands » ! [66]
[1] Le contenu de cette contribution a donné lieu à un débat fructueux. Que Marc Silberstein en soit tout particulièrement remercié.
[2] Les représentants du spiritualisme français du 19e siècle ont grandement contribué à la sédimentation de la pensée bergsonienne : « En relisant aujourd’hui les écrits de Ravaisson, de Lachelier et de Boutroux, on est frappé de voir à quelle point ils annonçaient certains des éléments directeurs de la future philosophie bergsonienne : impossibilité du mécanisme absolu, présence d’un irréductible élément de contingence dans le monde, restauration, en leur sens profond et à leur place, des notions traditionnelles de finalité et de liberté, autant de thèmes hérités du spiritualisme français » (E. Gilson, « Souvenir de Bergson », Revue de métaphysique et de morale, 1959 (2) : 132). Il est en outre possible de consulter, à ce sujet, le contenu de l’ouvrage suivant : D. Janicaud, Une généalogie du spiritualisme français. Aux sources du bergsonisme : Ravaisson et la métaphysique (1969), Vrin, 1997. Voir de plus : M. Silberstein, « Aléas et avatars du spiritualisme français au 19e siècle, permanence et désuétude de la détraction du matérialisme », in J. Dubessy, G. Lecointre & M. Silberstein (dir.), Les matérialismes (et leurs détracteurs), Syllepse, collection Matériologiques, 2004 : 463-491.
[3] Nous pensons notamment à ses ouvrages : La méthode scientifique en philosophie (1914), Payot, 2002 ; Le pouvoir (1937), Syllepse, 2003 ; La philosophie de Bergson (1912), Matière première 2/2007 : 225-286.
[4] Cf. le contenu J. Chevalier, Bergson et le Père Pouget, préface de François Mauriac, Plon, 1954. Dans ce livre, Jacques Chevalier retrace les étapes suivies pas Bergson, qui le mèneront à son adhésion au catholicisme. Le Père Pouget – que Claudel surnommait le ’’Socrate chrétien’’ – a été l’artisan essentiel de ce rapprochement. En 1940, Jacques Chevalier est nommé secrétaire d’Etat à l’Education nationale et à la Jeunesse.
[5] J.-M. Del Percio, « Spiritualisme et idéologie de la crise : le bergsonisme à la croisée des chemins », ibid. : 247-253. A noter que l’étude de cet article est centrée sur les positions théoriques que Russell développe en opposition à la pensée bergsonienne et au bergsonisme. Ce que ne reprend pas, ou dans une moindre mesure, cette analyse qui fait l’objet d’une parution sur le site d’Assomat.
[6] Ce que l’on peut entendre par bergsonisme n’est pas uniquement l’extension du noyau théorique bergsonien. C’est aussi la nébuleuse, profuse et confuse, elle aussi, de ceux qui « bergsonisent » inconsidérément, au nom d’un « idéalisme » facile et consensuel.
[7] Voir par exemple : R. de La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien (1907), Ed. du Trident, 1987. Consulter notamment le contenu du chapitre III, intitulé « Politique sociale » et la sous-partie 8 de ce même chapitre, intitulée « La société contre la science et selon la foi » : 230-243.
[8] E. Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral, Casterman, 1969 : 67.
[9] J. Maritain, Antimoderne , Ed. de la Revue des jeunes, 1922 : 18. Pour en savoir plus sur l’évolution ultérieure de Maritain, intellectuel converti au catholicisme en 1906, voir par exemple : J.-Y. Calvez, Chrétiens penseurs du social, Maritain, Mounier, Fessard, Teilhard de Chardin, de Lubac, Cerf, 2002. Consulter, en outre, le contenu du livre de Maritain, écrit au crépuscule de sa vie : Le Paysan de la Garonne, Desclée de Brouwer, 1966.
[10] Par exemple : « Samuel Alexander, initiateur de l’émergentisme britannique, a lu Bergson », in D. Andler, A. Fagot-Largeault & B. Saint Sernin, Philosophie des sciences, Gallimard, volume II, 2002 : 965. Samuel Alexander a publié un compte rendu de l’ouvrage de Bergson, Matière et mémoire, dans Mind, 1897, VI : 572-573.
[11] J. Maritain, op. cit. : 16.
[12] J.-L. Viellard-Baron, « L’intuition de la durée, expérience intérieure et fécondité doctrinale », in Bergson, la durée et la nature (J.-L. Viellard-Baron, dir., PUF, 2004 : 60.
[13] Voir à ce propos, par exemple : J.-L. Viellard-Baron, Bergson et le bergsonisme, A. Colin, 1999 : 48-63.
[14] L’œuvre de Thomas d’Aquin (1228-1274) est centrée sur l’articulation entre raison et foi. Contre un augustinisme strict, Thomas réhabilite la première mais préserve la primauté de la seconde contre les averroïstes. L’encyclique Aeterni patris (Léon XIII, 1879) fit du thomisme le fondement de l’enseignement catholique, et provoqua un retour à Thomas (néothomisme) tantôt conservateur (Garrigou-Lagrange), tantôt ouvert à la « modernité » : Mercier, Chenu, Gilson, Congar.
[15] Ces analyses constituent la charpente de l’ouvrage suivant, écrit par Péguy : Note conjointe sur M Descartes et la philosophie cartésienne (1914). Cet écrit, et Note sur M Bergson et la philosophie bergsonienne – deux ultimes essais (1914) – expriment l’essentiel du bergsonisme chez Péguy. Importants et comme testamentaires, ces essais ne sauraient toutefois résumer l’ensemble de la philosophie de l’auteur. Pour accéder à une analyse plus fouillée de ces problématiques, lire par exemple : A. Robinet, Péguy entre Jaurès, Bergson et l’Eglise, Seghers, 1968
[16] C. Péguy, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne (1909), Gallimard, 1932 : 28.
[17] A. Dansette, Histoire religieuse de la France contemporaine, Flammarion, 1965 : 513.
[18] En somme, l’invasion de l’irrationnel se manifeste, comme au temps de la Restauration, par le nombre impressionnant des conversions retentissantes. Et comme dans les années 1800-1820, le catholicisme en est le grand bénéficiaire.
[19] La science elle-même se caractérise comme un savoir fragmentaire et provisoire, selon bien sûr, d’autres modalités que celles définies par Bergson.
[20] Dans cette lettre, Bergson s’explique sur la notion de Dieu. Cette analyse a paru dans la revue Etudes, le 20 février 1912.
[21] J.-B. Duroselle, op. cit. : 698.
[22] Philosophe et théoricien de l’action sociale aux contours idéologiques fluctuants et contradictoires, imbibé de bergsonisme, ayant exercé une forte influence à son époque sur une partie du mouvement ouvrier. Sorel a procédé à une manière de révision antimatérialiste du marxisme.
[23] G. Sorel, « Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes », Revue de métaphysique et de morale, 1905, XII : 859-889.
[24] Une partie du contenu de mon article de Matière première est consacrée à l’étude de cette question essentielle.
[25] Le mouvement littéraire est marqué de 1885 à l’affaire Dreyfus, par la poussée du néo-christianisme qui envisageait le catholicisme sous un aspect sentimental, et dont le vicomte Eugène-Melchior de Vogüe (1848-1910) , écrivain et diplomate, est le principal représentant.
[26] Le bergsonisme, tout comme la pensée barrésienne, est hostile à l’« intellectualisme formaliste », en particulier à Kant et au néo-kantisme, ainsi qu’au « positivisme scientiste » et « matérialiste ». Il faut ajouter que Barrès se penchera avec intérêt sur l’occultisme : M. Barrès, Un rénovateur de l’occultisme. Stanislas de Guaïta, Paris, 1898.
[27] S’il n’aboutit pas à une adhésion personnelle à la foi, l’itinéraire de Barrès, parti du culte du moi, le conduit à en découvrir les sources « spirituelles » et « nationales ». Il se fait défenseur du catholicisme parce qu’en substance pour Barrès, les lois de la santé pour la société comme pour l’individu entrent en résonance avec le décalogue.
[28] Au sujet de Pie X, qui consolide l’intégrisme avec son encyclique Pascendi de 1907, Anatole France écrit sur le mode ironique : « On ne saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études d’exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne doctrine théologique et mortelles à la foi », in R. Schnerb, Le XIXe siècle, PUF, 1993 : 490.
[29] Barrès est un mystique sans Dieu, qui répudie tout intellectualisme dans sa recherche d’une foi concrète : « Les catholiques voient dans le patriotisme un prolongement de la morale. C’est sur les commandements de l’Eglise que s’assure leur idée de patrie. Mais si je ne suis pas croyant ? Pour un certain nombre de personnes le surnaturel est déchu. Leur piété qui veut un objet n’en trouve pas dans les cieux. J’ai ramené ma piété sur la terre, sur la terre de mes morts. Mon intelligence est tentée de toutes parts, tout l’intéresse, l’émeut, la divertit. Mais il y a au plus profond de nous-mêmes un point constant, un point névralgique : si l’on y touche, c’est un ébranlement que je ne pouvais soupçonner, c’est une rumeur de tout mon être. Ce ne sont point les sensations d’un individu éphémère qu’on irrite, mais à mon grand effroi l’on fait surgir toute ma race » (M. Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme, Juven, 1902, Introduction : 10.
[30] C. Péguy, Œuvres en prose complètes, éd. Robert Burac, tome II, Pléiade, 1988 : 1306.
[31] Il s’agit d’un ouvrage où Bergson étudie la relation de l’esprit et de la matière (corps) sur un exemple précis : celui de la mémoire dont il distingue deux formes, la mémoire-habitude proactive et la mémoire pure représentative
[32] B. Russell, Le Pouvoir (1937), Syllepse, 2003 : 192.
[33] « La nation française prit clairement conscience de soi au cours de la Révolution de 1789. Le patriotisme des révolutionnaires ne s’adressait pas à une entité – la Nation – considérée en elle-même et au-dessus de tout. Son impulsion, sa force lui venaient, initialement du moins, d’idées et de revendications dont la nation était la forme et le cadre : liberté, égalité juridique et sociale, union et unanimité des citoyens » (H. Lefebvre, Le nationalisme contre les nations (1936), Méridiens Klincksieck, 1988 : 25). Pour Saint-Just, la « patrie n’est point le sol, mais la Communauté des affections ». A ce sujet, il est possible de consulter le contenu de l’article suivant : J.-M. del Percio, « Saint-Just et la ’’Constitution de la France" », Les cahiers du mouvement ouvrier, n° 22, décembre 2003-janvier 2004 : 36-42.
[34] Consulter à ce sujet : D. Losurdo, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, Albin Michel, 2005 : 200.
[35] Voir le chapitre 6 (« Ernest Psichari ») de l’ouvrage de Maritain, Antimoderne, op. cit. : 227-266 ; et E. Psichari, Lettres du Centurion (préface de Paul Claudel ), Conard, 1933. Dans cet ouvrage, Psichari retrace les différentes étapes de sa conversion. Le bergsonien Psichari sera tué, tout comme Péguy, pendant la première guerre mondiale.
[36] Henri Massis, refusant, sur le plan politico-religieux, le néo-paganisme nazi, se tournera résolument du côté des régimes autoritaires méditerranéens, faisant du catholicisme – selon des modalités bien distinctes – l’une des pierres d’angle de leur légitimité : le régime mussolinien, le salazarisme, le franquisme. A ce sujet, consulter le contenu du livre suivant : H. Massis, Chefs, Les dictatures et nous ; entretiens avec Mussolini, Salazar, Franco, Plon, 1939.
[37] Curieusement, Michaël Löwy et Robert Sayre accueillent favorablement l’évolution – sur fond de conversions – de certains de ces acteurs essentiels (Péguy, Psichari…) de la période qui nous intéresse : « Le retour du religieux comme forme de résistance à la modernité, le recours aux traditions religieuses comme arsenal inépuisable de symboles, valeurs et arguments contre la société bourgeoise, ne sont pas des phénomènes spécifiques au premier romantisme : on les retrouve aussi au XXe siècle, malgré la sécularisation croissante de la vie sociale » (M. Löwy & R. Sayre, Révolte et mélancolie, le romantisme à contre courant de la modernité, Payot, 1992 : 241.
[38] Voir à ce sujet : ’’L’’’héroïsme à la française’’ selon Péguy’’, in R. Goldie, Vers un héroïsme intégral. Dans la lignée de Péguy, Cahiers Charles Péguy, Editions de l’Amitié, 1951 : 23-34.
[39] Nous avons vu dans quelles circonstances, Bergson a tente de s’appuyer sur la microphysique, afin de légitimer cette priorité donnée à la notion d’« immédiatement donné ».
[40] Le progrès est une référence dont il est délicat de se départir. Car à cette notion, est liée d’une manière consubstantielle la nécessité de voir dans l’amélioration de la condition humaine une fin pour l’action, une raison d’agir dans l’ordre politique. Cf. E. Barilier, Contre le nouvel obscurantisme. Eloge du progrès, Lausanne, Editions Zoe, 1995
[41] Au sujet de Bergson, le philosophe chrétien autodidacte Gustave Thibon – qui se lia à Maritain et Gabriel Marcel – écrit en 1943 : ’’Au début de ce siècle, [...] la philosophie de Bergson, déjà chrétienne par son mouvement intérieur, ébranlait le rationalisme et le matérialisme ambiants [...]’’ (La France de l’esprit (1940-1943), ouvrage collectif, introduction de Charles Maurras , Sequana, 1943 : 37.
[42] L’extension du système usino-technique (quantitatif et qualitatif) va entraîner des maux profonds et durables sur lesquels les théoriciens ont insisté. Des philosophes participent à cette sorte de croisade dénonciatrice (Bergson et, entre autres, Heidegger, et plus tard Marcuse). La pensée bergsonienne s’intègre à cette constellation des technophobes de toutes tendances qui ont à des degrés divers, ou récusé le progrès industriel ou bien ne l’ont condamné que du fait de ses excès, ou encore l’ont toléré mais en ont détaché « le progrès social ou moral », qui selon eux, ne pouvait dépendre du machinisme ou de considérations matérielles. Voir par exemple, à ce sujet : F. Dagognet, L’essor technologique et l’idée de progrès, A. Colin, 1997. A notre sens, il est possible de discerner l’influence bergsonienne, chez Bernanos, notamment à travers le contenu de l’un de ses livres, peu connus, qui s’intitule La France contre les robots (1946), Plon, 1973. En substance, Bernanos affirme dans cet ouvrage que si nous ne réagissons pas « contre l’oppression de la technique (et du profit), si nous ne ranimons pas la flamme de la foi, la civilisation des machines anéantira l’Homme ». Bernanos, qui aura à la fois rendu hommage à Drumont et dénoncé les exactions du franquisme.
[43] H. Bergson, Séances et travaux de l’Académie des Sciences morales et politiques, nouvelle série, t. XXI, 1914, I : 132. Références rapportées par P.M. Schuhl, Machinisme et philosophie (1938), PUF, 1969 : 120. Voir en outre, H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932) et plus précisément le contenu du chapitre IV, intitulé « Remarques finales, mécanique et mystique », PUF, 1955 : 325-338.
[44] Consulter à ce sujet : P.-A. Taguieff, Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Flammarion, 2006
[45] Les deux sources de la morale et de la religion, Ed. du centenaire, Œuvres, PUF, 1963 : 1245.
[46] Dans son ouvrage Les illusions du progrès ([1921], Ressources, 1981 : 248, 279, 331), Sorel convoquent à plusieurs reprises la pensée bergsonienne, et notamment le contenu du livre de Bergson dont nous parlons.
[47] Lire par exemple, le contenu de la magistrale préface écrite par Louis Dupeux, au sujet du livre de O. Spengler, Prussianité et socialisme (1918), Actes Sud, 1986 : 7-13.
[48] Sorel, dans un ouvrage devenu très célèbre (Les illusions du progrès (1921), op. cit. : 50), écrit : « Si l’on s’avise de protester contre l’illusion du rationalisme, on passe immédiatement pour un ennemi de la démocratie. J’ai maintes fois, entendu des personnes, qui se vantent de travailler au progrès, déplorer l’enseignement de Bergson et le signaler comme le plus grand danger que puisse avoir à combattre l’esprit moderne. »
[49] Citant Herbert Schnädelbach, Jacques Bouveresse écrit : ’’Spengler intègre un grand nombre de choses : [...] la métaphysique de la puissance et le diagnostic du nihilisme chez Nietzsche, la philosophie de Bergson, mais également la réappropriation de Goethe dans la ligne du néo-romantisme et du néo-idéalisme, le vitalisme [...]’’ (’’La vengeance de Spengler ’’, in Essais II, L’époque, la mode, la morale, la satire, Agone, 2002 : 98.
[50] L. Dupeux, « Quelques enjeux anthropologiques des relations ou confrontations culturelles franco-allemandes », in Entre Locarno et Vichy ; les relations culturelles franco-allemandes dans les années 30, CNRS Editions, 1993, volume I : 487.
[51] P. Bourdieu, L’ontologie politique de Martin Heidegger, Minuit, 1988 : 56.
[52] Julius Langbehn finit par se convertir au catholicisme en 1900.
[53] Eugen Diedrichs Leben und Werke, éd. Lulu von Strauss et Torney-Diedrichs (Iéna, 1936), p. 180 : référence fournie par G.L. Mosse, op. cit. : 161.
[54] G.L. Mosse, La Révolution fasciste : vers une théorie générale du fascisme, Seuil, 2003 : 161.
[55] E. Bloch, Le principe espérance (1938), t. III, partie 5, Gallimard, 1991 : 35.
[56] Sorel formule, sous l’influence de Bergson, de Marx et de Proudhon, mais aussi de Nietzsche, William James, une forme de socialisme aux contours particuliers. Sa pensée influença, comme l’on sait, le syndicalisme révolutionnaire, mais fut également utilisée par les mouvements les plus réactionnaires, en particulier le fascisme italien.
[57] C. Schmitt, "Théologie politique. Quatre chapitres sur la théorie de la souveraineté", in Théologie politique (1922), Gallimard, 1988 : 9-75.
[58] Il est possible de consulter le contenu de l’article suivant : M. Gangl, "La force du mythe. L’impact de Georges Sorel sur les intellectuels allemands dans l’entre-deux-guerres", in G. Merlio (dir.), Ni gauche, ni droite : les chassés-croisés idéologiques des intellectuels français et allemands dans l’entre-deux-guerres, Ed. de la Maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine, Talence, 1995 : 71-81.
[59] C. Schmitt, Parlementarisme et démocratie (1923), Seuil, 1988 : 83. Voir en outre, dans quelle mesure, Marcuse et le politologue Otto Kirchheimer, disciples de gauche de la Révolution conservatrice, ont cherché à se démarquer et en même temps ont appris de Carl Schmitt et Heidegger : A. Soellner, "Disciples de gauche de la révolution conservatrice : la théorie politique de Otto Kirchheimer et de Herbert Marcuse, dans les dernières années de Weimar", in G. Raulet (dir.), op. cit. :113-127.
[60] E. Bloch, op. cit. : 35. Schmitt (op. cit. : 90) affirme pour sa part : "En France, la philosophie de Bergson a simultanément servi à un retour à la tradition conservatrice, au catholicisme et à un anarchisme athée radical. Ce n’est nullement un signe de sa fausseté interne."
[61] Une précision est apportée par l’un des fondateurs de l’Ecole de Francfort, au sujet de la notion bergsonienne de temps-durée : "L’objectivation réalisée par une contemplation attentive nuit à l’éloquence de la nature ; ceci est valable également, dans une certaine mesure, pour les œuvres d’art qu’on ne peut totalement percevoir que dans le temps-durée , conception qui chez Bergson, dérive sans doute de l’expérience artistique" (T. Adorno, Théorie esthétique [1970], Klincksieck, 2004 : 106). Et encore : "Cependant, le caractère d’image de l’art, son imago, est précisément ce qui, selon les thèses de Bergson et de Proust, s’efforce d’éveiller dans la réalité empirique le souvenir involontaire, en quoi ces deux auteurs, se révèlent comme d’authentiques idéalistes" (ibid. : 189). Il est utile de rappeler que la Weltanschauung développée par l’Ecole de Francfort – notamment à travers l’ouvrage La dialectique de l’Aufklärung (1947) de Horkheimer et Adorno – accentue le pessimisme du tableau critique que Bergson expose, au sujet du procès historique de la civilisation marchande conquérante.
[62] D’où la pertinence du contenu de la démonstration proposée par Robert Schnerb (Le XIXe siècle, PUF, 1993), au sujet du caractère européen du "renouveau idéaliste et spiritualiste", dont le bergsonisme est l’un des points d’appui essentiels.
[63] Voir par exemple ce que nous disons, dans cette contribution, du rejet par Bergson de la nécessité mécaniste.
[64] E. Förster-Nietzsche, « Nietzsche, Frankreich und England », Neue Freie Presse, Wien, 11 juin 1916, n° 18608 : 43-46, citée par J. Le Rider, Nietzsche en France, de la fin du XIXe siècle au temps présent, PUF, 1999 : 36.
[65] C. Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée. t. III : Nietzsche et le transformisme intellectualiste. La dernière philosophie de Nietzsche, Gallimard, 1958 : 499.
[66] G. Politzer, La fin d’une parade philosophique : le bergsonisme (1929), sous le pseudonyme de François Arouet, Jean-Jacques Pauvert, Utrecht (Pays-Bas), 1968 : 153.