François Athané, Édouard Guinet et Marc Silberstein (dir.), Matière première, Revue d’épistémologie et d’études matérialistes
4e de couverture : Au-delà des particules élémentaires, les « choses » qui constituent les objets de la science, depuis les molécules jusqu’aux entités les plus organisées – et les plus éloignées, peut-être en apparence, d’une caractérisation physicaliste –, sont-elles susceptibles, en principe sinon de fait, de se voir réduites aux propriétés des entités minimales : les particules et les forces fondamentales ? Ou bien, faut-il admettre que les niveaux d’organisation sont irréductibles à ces entités ultimes du monde, et donc que les transitions de l’inanimé au vivant, et du vivant au conscient, sont, en principe, inconnaissables ? Ainsi se résument le réductionnisme et l’émergentisme. Si l’émergentisme a connu un regain d’intérêt dans les années 1980, notamment avec une classe de doctrines épistémologiques appelée « matérialisme non réductionniste », le réductionnisme est encore trop souvent perçu avec suspicion. La réduction n’étant pas nécessairement l’élimination, il est un réductionnisme concevable qui n’a certainement pas pour vocation de dénier existence, autonomie et efficience aux multiples sciences, mais bien plutôt de les rendre compréhensibles au sein d’un principe d’unité du savoir. Un dossier de huit contributions (François Athané, Sophie Bary, Mario Bunge, Edouard Guinet, Thomas Heams, Max Kistler, Bertrand Laforge, François Pépin, Marc Silberstein) éclaire ces questions, principalement pour ce qui concerne la biologie et la psychologie.
Par ailleurs, Matière première propose pour la première fois en français une version intégrale de La Philosophie de Bergson, texte dans lequel Bertrand Russell, dès 1912, avertissait sur le bergsonisme et le rangeait sous le registre des philosophies antiphilosophiques, de celles qui se précipitent dans la béatitude de l’intuition, dans l’éviction du raisonnement fiable au profit de
fatales amphibologies. En guise de préambule, Jean-Marc Del Percio insiste sur les conséquences idéologiques et politiques du succès du bergsonisme.
Enfin, on trouvera ici une étude de Pascal Tassy sur Teilhard de Chardin, subordonnant son travail de scientifique à sa quête théologique ; démarche dans laquelle on peut voir la préfiguration du mouvement actuel de l’Intelligent Design. Puis, un article de Cédric Mulet-Marquis sur le relativisme et le mépris postmoderne de la science, tels qu’ils se lisent chez Isabelle Stengers.
Sommaire
Emergence et réductions
p. 7/ Introduction : De l’émergence à l’immanence. Réductions de l’esprit et des systèmes biologiques — François Athané, Edouard Guinet & Marc Silberstein
p. 67/ La réduction, l’émergence, l’unité de la science et les niveaux de réalité — Max Kistler
p. 99/ Pouvoirs et limites de la réduction — Mario Bunge
p. 117/ Matérialisme, mécanisme et réduction dans la postérité de Descartes — François Pépin
p. 147/ Comprendre l’organisation des êtres vivants : la structuration dynamique sous contraintes comme modèle de hasard-sélection — Bertrand Laforge
p. 175/ Du programme aux probabilités : réduction et déterminisme génétique après Richard Dawkins — Sophie Bary
p. 199/ Comment la vie est-elle possible ? Temps et réduction dans la problématique du vivant minimal — Thomas Heams
p. 217/ Raisons d’agir et réduction de l’esprit — Edouard Guinet
Un inédit de Bertrand Russell
p. 247/ Spiritualisme et « idéologie de la crise » : le bergsonisme à la croisée des chemins — Jean-Marc Del Percio
p. 255/ La philosophie de Bergson — Bertrand Russell
Impostures
p. 289/ Teilhard de Chardin, l’arbre phylogénétique et l’orthogenèse — Pascal Tassy
p. 311/ Postmodernisme antirationnel chez Isabelle Stengers — Cédric Mulet-Marquis
p. 321/ Résumés/Abstracts
p. 329/ Références bibliographiques
p. 341/ Les auteurs
Résumés/Abstacts
François Athané, Edouard Guinet et Marc Silberstein, De l’émergence à l’immanence. Réductions de l’esprit et des systèmes biologiques
Résumé : Cet article propose une conception étendue de la réduction fonctionnelle dans le domaine des sciences biologiques et des sciences de l’esprit. Nous examinons pour commencer divers aspects du concept d’émergence, notamment sa compatibilité avec le matérialisme. Puis nous analysons les rapports de l’émergence avec les principales conceptions des réductions scientifiques. Nous tentons d’appliquer la réduction fonctionnelle telle qu’elle a été définie par Kim aux réductions dans les sciences biologiques. Nous insistons sur les réalisations multiples des fonctions biologiques et sur l’importance des réductions dans ce domaine, notamment entre la génétique du comportement et la biologie moléculaire. Nous examinons ensuite la compatibilité de la réduction fonctionnelle avec deux doctrines importantes, celle de Putnam sur l’externalisme du contenu sémantique, et celle de la naturalisation de l’esprit de Millikan, qui soutiennent le caractère historique et relationnel des propriétés sémantiques des organismes. Nous proposons les concepts de système cosmique, de système historique et de système cosmo-historique, dans le but d’inclure cette conception étendue de la réduction fonctionnelle dans une réflexion renouvelée sur l’immanence. Nous opérons ensuite un retour critique sur le modèle ontologique d’un monde stratifié en niveaux de réalité, avant de revenir sur le statut des sciences spéciales.
Mots-clés : biologie moléculaire, émergence, externalisme du contenu, génétique du comportement, immanence, naturalisation de l’esprit, niveaux de réalité, réduction fonctionnelle, réduction scientifique, sciences spéciales, sémantique
Abstract : This paper presents an extended model of functional reduction in biological sciences and mind sciences. We first describe some interesting aspects of the concept of emergence, in particular its consistency with materialism. We then analyze the relations between emergence and the main theories of reductions in science before trying to apply Kim’s model of functional reduction to biology. We focus on the multiple realisations of biological functions, and on the local reductions in biology, especially between behaviour genetics and molecular biology. We analyze the consistency of the functional model of reduction with two important theories : Putnam’s content externalism and Millikan’s naturalization of mind which assume that semantic properties are historical and relational properties of organisms. We define the ideas of cosmic system, historic system, and cosmic-historic system with the intention of including this extended conception of functional reduction in a renewed thinking of immanency. We expose a critical reflection on the ontological layered model of levels of reality, and finally, present our views on the status of special sciences.
Key words : behaviour genetics, content externalism, emergence, functional reduction, immanency, levels of reality, molecular biology, naturalization of mind, reduction in science, semantics, special sciences
Sophie Bary, Du programme aux probabilités : réduction et déterminisme génétique après Richard Dawkins
Résumé : La notion de code génétique est liée à une idée de l’ordre en biologie, défini comme étant le résultat d’interactions microscopiques (les gènes) régissant les réactions macroscopiques. Cette notion d’ordre annonçait le rapprochement entre l’informatique et la biologie moléculaire, dont le terme « programme » génétique est un héritage historique. À la lumière de données actuelles, cet héritage n’est pas uniquement sémantique, il est intégré aux postulats de la biologie moléculaire, au travers, notamment, du postulat de spécificité de fonction d’un gène. La théorie du gène égoïste de Dawkins est un exemple d’une approche qui hérite de cette confusion historique entre le déterminisme génétique et le programmisme. Selon cette théorie, le gène est l’entité qui est sélectionnée et est considéré, en tant qu’instruction d’un programme, comme primordial dans le déterminisme des processus. Depuis, le probabilisme se pose comme alternative nécessaire pour intégrer de nouvelles données. Cette approche alternative considère comme majeure ce qui a été jusque-là considérée comme bruit de fond : la variabilité d’expression des gènes. Dès lors, les processus évolutifs ne sont pas analysés en fonction de l’acquisition d’un gène et de son évolution en tant qu’instruction, mais en fonction d’une dynamique, relevant du hasard et stabilisée par sélection, d’une capacité à utiliser l’ADN. Cette approche laisse place à une pluralité des déterminismes dans les processus du vivant.
Mots-clés : Dawkins, déterminisme génétique, gène, programme génétique
Abstract : The concept of code is linked to a theory of order where order is the result of microscopic interactions (genes) that control the macroscopic reactions. Such a concept of order foresees the reunion of computer sciences and molecular biology – the very word program is a historical heritage. From the present data, such a heritage is not solely semantic ; it is integrated into molecular biology postulates, through, notably, the postulation of a gene specific role. Dawkin’s selfish gene is an example of an approach inheriting such a historical confusion between genetic determinism and programism. According to this theory, the gene is the entity that is being selected. It is considered as an instruction in a program and the key to the process determinism. Now, probabilism is a required alternative to integrate new data. It considers as the most important what was previously considered as mere noise : the variability in the expression of genes. Thus, the evolution process is no longer analyzed according to the acquisition of a gene nor to its evolution as an instruction. It is understood according to a dynamic process, stochastic in essence and stabilized by selection ; then also as an ability to utilize DNA. Such an approach gives way to multiple determinisms in life processes.
Key words : Dawkins, gene, genetic program, genetical determinism
Mario Bunge, Puissance et limites de la réduction
Résumé : Le réductionnisme, en tant que programme de recherche, s’est donné pour objectif d’expliquer toute chose à partir de ses microcomposants. à ce titre, bien que le réductionnisme ait remporté de nombreux succès, et possède une valeur heuristique très forte, il lui est continuellement opposé l’accusation d’une simplification à outrance de la réalité. Cette objection, aussi forte soit-elle, ne valide pas pour autant la position de l’antiréductionnisme. Dans cet article, l’auteur propose une version modérée du réductionnisme. Après avoir défendu la thèse ontologique que certains phénomènes sont émergents (ce sont des touts cohésifs, dotés de qualités nouvelles par rapport à leurs parties), l’auteur montre que toutes les sciences, même la physique fondamentale, font appel, dans leurs explications, à des entités macroscopiques. Cette dernière considération milite en faveur d’une épistémologie qui fasse alternativement appel, selon les processus, à des explications du macro par le micro, et du micro par le macro, combinant ainsi la puissance explicative du réductionnisme et du holisme.
Mots-clés : émergence qualitative, explications macro-micro, explications micro-macro, holisme, microréduction, réductionnisme, système
Abstract : Reductionism, as a research strategy, aims to explain everything by their microconstituents. Although reductionism has been highly successful and has a very strong heuristic value, it has constantly been accused of giving an extremely poor picture of reality. This article presents a moderate version of reductionism. After advocating for the ontological thesis that some phenomena are emergent (being cohesive systems with new qualities), the author shows that every science, even basic physics, resorts to macroscopic entities in their explanations. This seems to advocate for a reductionist-and-holist epistemology, giving explanations in macro-micro terms as well as in micro-macro terms depending on the process considered.
Key words : holism, macro-micro explanations, micro-macro explanations, microreduction, qualitative emergence, reductionism, system
Edouard Guinet, Raisons d’agir et réduction de l’esprit
Résumé : Cet article conteste l’opposition wittgensteinienne entre explication causale de l’action et explication psychologique par des raisons d’agir, ainsi que la postérité de ce distinguo, notamment chez Davidson, Putnam et Fodor. Ces derniers auteurs sont présentés à travers le paradigme qu’ils partagent (le physicalisme non réductionniste : PNR), dont on montre ici la parenté avec l’émergentisme britannique des années 1920. Je fais appel à plusieurs arguments de Kim, qui reproche au PNR de ne pas être cohérent avec son matérialisme de principe. Kim propose un modèle réductionniste d’explication de l’agir humain (la réduction fonctionnelle) qui me semble concilier identification des bases neurales et non-élimination du mental. Je signale cependant deux modalités psychologiques qui ne semblent pas devoir être traduites en termes de fonctions (caractérisées par leurs relations causales) : l’aspect qualitatif du vécu conscient, et le caractère normatif de nombreuses conduites.
Mots-clés : Davidson, émergentisme britannique, Fodor, fonctionnalisme, Kim, normativité, physicalisme non réductionniste, psychologie populaire, Putnam, qualia, raisons, réalisation multiple, réduction fonctionnelle, survenance, Wittgenstein
Abstract : The opposition between the causal explanations of action and its psychological explanation in terms of reasons is criticized in this article with reference to Wittgenstein, as well as Davidson, Putnam or Fodor. These authors are presented as sharing the same paradigm (non reductive physicalism : NRP), shown to be akin with the British Emergentism of the 1920’s. I resort to Kim’s reproach of self-contradictoriness to the NRP, and to Kim’s model of functional reduction which, in my opinion, has the advantage of identifying neural bases while not eliminating the mental functions. However, I emphasize two psychological properties which do not seem to be destined to be functionalized (in terms of their causal relations) : the qualia, and the normativity of many behaviors.
Key words : British Emergentism, causes and reasons, Davidson, Fodor, folk psychology, functional reduction, functionalism, Kim, multiple realisation, non reductive physicalism, normativity, Putnam, qualia, supervenience, Wittgenstein
Thomas Heams, Comment la vie est-elle possible ? Temps et réduction dans la problématique du vivant minimal
Résumé : Après un demi-siècle de recherches en biologie moléculaire, le règne du vivant apparaît unifié dans ses constituants et ses processus élémentaires. La recherche de formes minimales du vivant est une tentative d’isoler les composants les plus partagés et donc, par hypothèse, les plus essentiels à toute cellule. Ces recherches, portant notamment sur le « lot minimal de gènes » (LMG), dont les grandes étapes sont ici abordées en détail, ont révélé quelques surprises : chaque organisme, même très simple sur ce plan, semble contenir beaucoup plus de gènes que le minimum « nécessaire ». Ce paradoxe apparent est le point de départ d’une réflexion sur le rôle de la complexité et du temps dans les processus biologiques, à la lueur de résultats récents en biologie expérimentale. Il est aussi l’occasion d’un regard critique sur les excès de l’approche réductionniste en biologie moléculaire, ainsi que sur la notion d’émergence, reposant sur le présupposé d’une organisation hiérarchique du vivant.
Mots-clés : biologie moléculaire, gènes, LMG, temps, vie
Abstract : After fifty years of research in molecular biology, life seems to be unified in its fundamental components and pathways. Research in the field of minimal life forms is a way to isolate the most ubiquitous components, which are supposed to be essential to every cell. This quest for the Minimal Gene Set (MGS), which is largely described here leads to surprising results : for example, even the smallest organisms have far more genes than expected. This is the starting point for discussing the importance of complexity and time in biology, in light of recent experimental results. In parallel, a critical vision of an extensive reductionism in biology is provided, as well as the emergence concept, which is based on a hierarchical organisation of life.
Key words : gene, life, MGS, molecular biology, time
Max Kistler, La réduction, l’émergence, l’unité de la science et les niveaux de réalité
Résumé : Le concept de réduction permet de poser la question de l’unité des sciences. Nous admettons ici la doctrine du physicalisme selon laquelle tous les phénomènes réels sont déterminés par les états de choses physiques. Il s’agit de savoir si cette détermination ontologique s’accompagne de la possibilité en principe de connaître l’ensemble des phénomènes, en déduisant par exemple les états de choses et lois biologiques ou psychologiques, à partir des états de choses et lois physiques. Le réductionnisme affirme – et l’émergentisme nie – cette possibilité. L’article retrace les étapes essentielles du débat sur la réduction entre théories scientifiques, de la conception classique de l’empirisme logique formulée par Nagel jusqu’au modèle de la réduction fonctionnelle de Kim. Il est suggéré que ces modèles se focalisent sur des aspects différents mais complémentaires de la réduction : le modèle de Nagel vise le rapport entre états de choses macroscopiques et microscopiques, alors que la réduction fonctionnelle vise l’articulation entre la caractérisation fonctionnelle d’un état de choses, en termes de ses causes et effets, et sa conception structurale. Dans un modèle complet de la réduction, la réduction macro-micro apparaît comme une étape qui fait suite à la réduction fonctionnelle. J’introduis un concept d’émergence ontologique qui rend compte de l’intuition que certains phénomènes macroscopiques sont qualitativement différents des phénomènes microscopiques qui les déterminent.
Mots-clés : émergence ontologique, Kim, lois, Nagel, physicalisme, réduction fonctionnelle, réduction macro-micro, unité de la science
Abstract : The issue of the unity of science is raised in terms of the reduction of theories describing higher level phenomena to theories describing lower level phenomena. I presuppose the physicalist thesis that physical states of affairs determine all real phenomena. What reductionism holds and emergentism denies is the further possibility in principle to come to know such higher level phenomena as biological or psychological facts, from the mere knowledge of physical facts. The article offers an overview of the main stages in the development of the concept of reduction, from the logical empiricist model, classically presented by Nagel, to Kim’s functional reduction. I suggest that these models focus on different but complementary aspects of reduction : Nagel’s model aims to analyse the relation between macroscopic and microscopic states of affairs, whereas functional reduction aims to understand how the functional conception of a state of affairs in terms of its typical causes and effects is related to its structural conception, in other words how a role is related to what fills the role. It is shown that in a complete account of reduction, macro-micro-reduction appears as a step that follows functional reduction. I introduce a concept of ontological emergence : it accounts for the intuition that certain macroscopic phenomena are qualitatively different from the microscopic phenomena that determine them.
Key words : functional reduction, Kim, laws, macro-micro-reduction, Nagel, ontological emergence, physicalism, unity of science
Bertand Laforge, Comprendre l’organisation des êtres vivants : la structuration dynamique sous contraintes comme modèle de hasard-sélection
Résumé : La compréhension de l’organisation des êtres vivants nous fait actuellement largement défaut. Elle est couramment envisagée dans le cadre de la théorie du programme génétique reposant sur la théorie de l’information. Dans cet article, l’analyse de cette structuration, recouvrant la problématique de l’émergence, est abordée par une approche physicaliste et méthodologiquement réductionniste. En menant une analyse graduelle des systèmes physiques par complexité croissante, l’universalité des processus à l’œuvre dans l’organisation de ces derniers et dans celle des systèmes vivants est établie. En faisant appel à la dynamique des contraintes qui s’appliquent sur l’organisme en développement, un modèle heuristique simple d’émergence est formulé. Appliqué à la biologie, ce modèle permet de revisiter le modèle de hasard-sélection introduit par Kupiec et d’expliciter la question de l’émergence dans les systèmes biologiques dont on peut relier l’évolution non seulement aux changements de leur environnement, mais également à leurs propriétés intrinsèques (notamment à celles du processus d’expression stochastique des gènes au sein des cellules). Cette analyse s’accompagne de l’abandon de la notion de niveau d’organisation en tant que concept théorique fondamental permettant de construire une théorie biologique, et ce faisant, rend caduque la problématique du réductionnisme génétique.
Mots-clés : dynamique des contraintes, expression stochastique des gènes, modèle de hasard-sélection, physique
Abstract : Today, we continue to lack understanding of the organisation of living beings which is currently considered in the frame of the genetic program theory, based on the information theory. In this article, the analysis of the structuration corresponding to the problematic of emergence is approached from a physicalist point of view and with a reductionist method. Through a step-by-step analysis of physical systems of increasing complexity, we establish universal processes, shared both by these physical systems and by living systems. By resorting to the dynamic of constraints that applies to the living organism during its development, a simple heuristic model of emergence is formulated. Applied to biology, this model allows us to revisit Kupiec’s random-selection model and to explicit the question of emergence in the biological systems whose evolution can be linked altogether to environmental changes and to their intrinsic properties (most of all, random processes of genes’ expression within the cells). This analysis goes hand in hand with giving up the idea of organisation levels, thus outdating the problematic of genetic reductionism.
Key words : dynamic of constraints, physics, random processes of genes’ expression, random-selection model
Cédric Mulet-Marquis, Postmodernisme antirationnel chez Isabelle Stengers
Résumé : La philosophie postmoderniste a érigé le relativisme culturel et cognitif en absolu. Stengers en est l’une des figures marquantes. L’article est une analyse de Cosmopolitiques (1997, 2003), ouvrage représentatif des thèses de Stengers, et plus généralement du courant relativiste en science. Elle abolit la distinction entre connaissances objectives et subjectives. La science en général, et la physique en particulier, ne se distingueraient en rien des autres affirmations sur le monde. Les résultats scientifiques n’auraient de validité que dans un contexte socio-culturel donné, reflétant par exemple un rapport de force. Quelques-unes des techniques du discours de Stengers sont passées en revue. Verbiage, ambiguïté et flou des expressions utilisées induisent des glissements sémantiques. à partir de prémisses peu contestables, elle parvient ainsi à tirer des conclusions aberrantes sur la science. Au manque de rigueur, à la confusion entretenue à dessein, s’ajoutent des erreurs sur la signification des notions scientifiques dont elle discute pour discréditer la science. Selon cet auteur, la démarche scientifique relèverait presque de la fraude intellectuelle. C’est en en définitive à une guerre contre la science et la démarche rationnelle que se livre Stengers.
Mots-clés : postmodernisme, rationalisme, relativisme, science
Abstract : Postmodern philosophy has made an absolute of cultural and cognitive relativism. Stengers is one of its leaders. This article is an analysis of Cosmopolitiques (1997, 2003) which is representative of Stengers’ thought and of the relativistic movement in science. According to Stengers, there is no point in making any difference between objective and subjective knowledge. Stengers’ main idea is that science, and particularly physics, cannot be distinguished from other assertions on the world. Scientific results would only be valid in a given cultural background. Some of Stengers’ techniques of arguing are examined. Verbiage, vagueness, ambiguity enable semantic shifts. From fairly unquestionable premises, Stengers draws thus absurd conclusions about science. To this lack of rigor, one should add misunderstanding of scientific notions that Stengers contests to discredit science. Scientific method is far from that which is actually practised, but rather looks like intellectual fraud. Defending a relativistic point of view, she, in fact, is fighting science and rational thinking.
Key words : postmodern philosophy, rationalism, relativism, science
François Pépin, Matérialisme, mécanisme et réduction dans la postérité de Descartes
Résumé : Réduction et émergence appartiennent à la formulation contemporaine de problèmes concernant les rapports entre sciences. Pourtant, le mécanisme comme modèle d’intelligibilité a une histoire ancienne qui peut nous éclairer. Mais il faut avoir une représentation claire de la diversité des mécanismes et des ambiguïtés que recèle cette notion. Cela appelle d’autres distinctions, relatives à la catégorie de nécessité, afin de préciser les conditions exactes d’un traitement scientifique de l’immanence naturelle. Le mécanisme, sous ses différentes formes, ne semble pas absolument requis. Dès lors, le problème des relations interthéoriques entre sciences peut être abordé à partir d’un point de vue décalé, plus historique et soucieux des pratiques scientifiques spécifiques. Le cas de la chimie semble permettre la discussion de l’idée de dérivation à partir d’un socle initial posé comme fondamental.
Mots-clés : art et technique, chimie, d’Alembert, Descartes, Diderot, expérience, intuition, La Mettrie, loi mathématique, matérialisme, mécanisme, mouvement, Newton, qualité et quantité, science expérimentale et pratique, science physico-mathématique
Abstract : Both reduction and emergence belong to our contemporary ways of formulating problems regarding the relationship between sciences. Still, mechanism is a conceptual model with a long history which allows us to better understand our present debates – even though we need to clarify the different meanings of mechanism, and be aware of its ambiguities. Hence we also ought to distinguish between several meanings of the idea of necessity. Mechanism, in its various meanings, does not seem to be absolutely required to set the conditions of a scientific approach immanent to nature. Therefore the problem of the relationship between sciences may be treated from a historical point of view, focusing more on the specific scientific practises. The example of chemistry seems to show that the idea of deriving everything from a basic ground should be discussed.
Key words : chemistry, d’Alembert, Descartes, Diderot, experiment, experimental and practical sciences, intuition, La Mettrie, materialism, mathematical laws, mechanism, movement, Newton, physical and mathematical sciences, quantity and quality
Pascal Tassy, Teilhard de Chardin, l’arbre phylogénétique et l’orthogenèse
Résumé : Teilhard de Chardin restera dans l’histoire comme le paléontologue qui aura essayé de faire la synthèse entre ses convictions religieuses et sa pratique de scientifique. Il est aussi l’un des rares paléontologues constructeurs d’arbres évolutifs dans la première moitié du 20e siècle. On analyse la manière dont Teilhard conçoit l’arbre phylogénétique et comment il y greffe la notion téléologique d’orthogenèse. De ce paradoxe surgit l’effacement du message intrinsèque des arbres dans le discours teilhardien.
Mots-clés : arbre évolutif, dessein intelligent, néodarwinisme, orthogenèse, Teilhard de Chardin
Abstract : Teilhard de Chardin is remembered as the palaeontologist who tried to synthesize his religious beliefs and his scientific practice. He his also one of the few palaeontologists who built evolutionary trees during the first half of the 20th century. In this paper, is analysed along with the way Teilhard conceived the reconstruction of the phylogenetic tree and how Teilhard introduced the teleological concept of orthogenesis. The association of a non directional structure (the tree) and a finalist concept (orthogenesis) is a paradox whose consequence is the abandon of the message given by the tree.
Key words : evolutionary tree, intelligent design, neodarwinism, orthogenesis, Teilhard de Chardin