Le(s) créationisme(s) : avatars « savants » d’une idée benoîte. Par Marc Silberstein
Hors-série du Nouvel Observateur N° 61 de décembre 2005 / janvier 2006, intitulé « La Bible contre Darwin »

Le créationisme, contrairement à ce qui est dit couramment, n’est pas une doctrine homogène, simpliste, aux caractéristiques flagrantes, dont l’indigence théorique sauterait aux yeux. Ceci, en fait, ne caractérise que la forme primitive, archétypique et quasi canonique du créationisme conçu comme une stricte application au vivant des règles divines de constitution du monde telles qu’elles se lisent ex abrupto dans la Bible. Ce créationisme littéraliste fut longtemps la doctrine officielle de l’Église catholique et reste le guide suprême de nombreuses Églises protestantes, notamment aux États-Unis. Renan illustre fort bien la position benoîte de ce créationisme : « Qui ne voit que Galilée, Descartes, Newton, Lavoisier, Laplace, ont changé la base de la pensée humaine, en modifiant totalement l’idée de l’univers et de ses lois, en substituant aux enfantines imaginations des âges non scientifiques la notion d’un ordre éternel, où le caprice, la volonté particulière, n’ont plus de part. Ont-ils diminué l’univers, comme le pensent quelques personnes ? Pour moi, j’estime tout le contraire. Le ciel, tel qu’on le voit, avec les données de l’astronomie moderne, est bien supérieur à cette voûte solide, constellée de points brillants, portée sur des piliers, à quelques lieues de distance en l’air, dont les siècles naïfs se contentèrent. Je ne regrette pas beaucoup les petits génies qui autrefois dirigeaient les planètes dans leur orbite ; la gravitation s’acquitte beaucoup mieux de cette besogne, et, si par moments j’ai quelques mélancoliques souvenirs pour les neuf chœurs d’anges qui embrassaient les orbes des sept planètes, et pour cette mer cristalline qui se déroulait aux pieds de l’Éternel, je me console en songeant que l’infini où notre œil plonge est un infini réel, mille fois plus sublime aux yeux du vrai contemplateur que tous les cercles d’azur des paradis d’Angelico de Fiésole » (in E. Renan, P. Bert et M. Moreau, L’œuvre de Claude Bernard, Paris, Baillière, 1881, p. 14-15).

Cependant, le temps de l’empire total et intransigeant du christianisme et de ses angelots sur la pensée, y compris la pensée scientifique, a vécu1. Les sciences, par leurs procédures méthodologiques d’émancipation vis-à-vis de la parole révélée, du dogme inscrit dans l’airain des lois imposées par un Dieu créateur de toute chose, ainsi que les nouveaux rapports de force politiques et sociaux (en gros depuis le XVIIIe siècle), ont poussé cette religion à assouplir sa position à l’égard de l’histoire naturelle du monde, justement en reconnaissant une historicité vraie au sein même du monde vivant. C’est ainsi que se sont développées maintes doctrines qui ont pour but de rendre compatible les enseignements des sciences et les écritures saintes, dans une volonté opportuniste de réaliser ce qui, en toute rigueur, est impossible. Ces doctrines, dont on ne peut donner ici qu’un aperçu synthétique, fondent l’espoir – c’est ainsi qu’on peut établir une certaine typologie qui les discrimine, bien qu’elles soient subsumées sous l’idée générique de rendre tout objet du monde inhérent à un acte créateur intentionnel et surnaturel – soit d’incorporer les acquis des sciences (pour le moins matérialistes en méthodes, rappelons-le…) au corpus des phénomènes jusque-là décrits par la théologie (paradoxe : la vocation de ces commentaires théologiques n’est jamais d’expliquer, puisque le tréfonds théorique de la théologie est d’affirmer l’absolue incompatibilité entre la mesure des choses par les humains aux capacités limités et les desseins divins, impénétrables à nos esprits, en dernière analyse, obtus) ; soit de les annexer au profit ultime du dogme religieux. A partir de ce bref examen, nous pouvons voir que la différence entre ces doctrines et le créationisme est ténue, car il s’agit d’une différence de degré. Aucune d’entre elles ne remet en cause l’idée d’un monde issu d’une décision intentionnelle de faire du monde le monde tel qu’il se présente à nous. Toutes visent à établir que le monde est en dernière instance conçue (forme atténuée de « créée ») par une intelligence visionnaire, hors de la nature (surnaturelle), dont les attributs sont sans commune mesure avec ce que les sciences nous apprennent. Parmi ces doctrines concordistes des rapports sciences-religion, un avatar relativement récent connaît une vitalité inquiétante : l’Intelligent Design (ID), avatar « savant » du créationisme benoît d’antan. Pour établir son emprise, il a notamment besoin de laisser croire que la science la plus moderne, la plus en pointe, établit que le finalisme (ou téléologie) est vrai. Dans ce cas, rien d’étonnant qu’une entité créatrice compose le monde de façon directionnelle, en fonction d’un but qu’il s’agit d’atteindre, certes au terme d’un processus dit évolutif. Ceci permet de ne pas être directement assimilable au créationisme habituel puisque ce dernier nie l’idée même d’évolution. Le leurre est habile (et contribue sans doute au succès de cette doctrine) mais ne résiste pas à l’examen. Que le monde soit le résultat d’une volonté divine immédiate et intangible (créationisme « fort »), qu’il soit l’effet d’un acte « génésique » initial qui, par la suite, laisse aux forces et entités ainsi créées une « liberté d’action » évolutive ou qu’il soit le produit d’un « designer » réalisant un grand œuvre à la fois par un processus d’évolution et de prédétermination des conditions de réalisation des objets qui constituent le monde (deux formes de créationisme « atténué » : la position actuelle du Vatican d’une part, l’ID de l’autre), nous sommes bel et bien face à des ontologies où tout est gouverné par un « hors-monde », une « sur-nature » qui ne peuvent échapper à leur dénomination la plus éloquente et la plus évidente : Dieu.

Par conséquent, la dernière esquisse typologique que je voudrais décliner ici est la plus importante, celle qui permet de classer les doctrines ontologiques selon qu’elles sont soit créationistes, soit naturalistes (ou matérialistes) – ces deux ontologies étant exclusives. L’on comprendra de la sorte que les dénégations purement tactiques des tenants de l’ID quant à leur mise en place d’une nouvelle théologie relèvent de la mascarade. En quelques mots, ma proposition descriptive est : toute théorie du monde postulant (Révélation) ou tendant à prouver (ID, par exemple) qu’une force surnaturelle élabore le monde est un créationnisme. Les théories alternatives sont naturalistes ou matérialistes, en ce qu’elles évacuent le théologique au profit d’une explication de la nature par la nature, fût-ce au prix revendiqué et explicite de caractère lacunaire de nos connaissances, de nos savoirs transitoires et parfois vacillants.

Bref, sous les formes tonitruantes d’un pseudo « nouveau paradigme », l’ID n’est qu’une intrusion spiritualiste de plus dans les sciences. Or, aux États-Unis, les partisans de l’ID bénéficient de ressources financières, de moyens de communication considérables, en raison inverse du caractère singulièrement chétif des idées qu’ils défendent… Comme il sera montré dans d’autres articles de ce dossier, la France n’est pas indemne puisque l’UIP y est implantée, entretenant de fructueuses relations de bon voisinage intellectuel avec les autorités vaticanes en matières de conciliation des sciences et de la religion, voire de subordination des premières à cette dernière.

Quant à la pérennité, à vrai dire absconse, de cette « spiritualisation » du monde, peut-être faut-il en déceler le ferment et le moteur intense dans cette propension de l’esprit, admirablement décrite par Renan (op. cit., p. 34) : « Il ne faut pas demander de logique aux solutions que l’homme imagine pour se rendre quelque raison du sort étrange qui lui est échu. Invinciblement porté à croire à la justice et jeté dans un monde qui est et sera toujours l’injustice même, ayant besoin de l’éternité pour ses revendications et brusquement arrêté par le fossé de la mort, que voulez-vous qu’il fasse ? Il se révolte contre le cercueil, il rend la chair à l’os décharné, la vie au cerveau plein de pourriture, la lumière à l’œil éteint ; il imagine des sophismes dont il rirait chez un enfant, pour ne pas avouer que la nature a pu pousser l’ironie jusqu’à lui imposer le fardeau du devoir sans compensation. » Certes, mais l’ID ne se donne pas comme un créationisme naïf, dont on rirait chez un enfant, mais se veut une authentique ascension vers la « vraie science ». La naïveté n’est plus ici de mise quand il s’agit d’une telle entreprise d’escroquerie intellectuelle.

Dernière mise à jour : mardi 29 janvier 2008 - Espace privé | Plan | Liens |