Le providentialisme dans les sciences. Par Guillaume Lecointre
Professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, Paris

Qu’il s’agisse du mouvement « Intelligent Design »[Voir le dossier du Nouvel Observateur sur l’Intelligent Design « La bible contre Darwin », Hors-Série n˚ 61, décembre 2005-janvier 2006.][Voir « Les matérialismes (et leurs détracteurs) », de Jean Dubessy, Guillaume Lecointre et Marc Silberstein (2004) chez Syllepse, Paris.] aux États-Unis ou de l’« Université Interdisciplinaire de Paris » (UIP, 3)[Voir « Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences », de Jean Dubessy et Guillaume Lecointre, (2001) chez Syllepse, Paris.] en France, le providentialisme propose d’incorporer des éléments de spiritualité dans la démarche scientifique, soit comme source d’hypothèses à tester, soit comme éléments de preuve : « Un créateur ne peut être exclu du champ de la science », nous dit Jean Staune, secrétaire général de ladite université, dans un article traitant de l’UIP (Le Monde, 2 septembre 2006). Pourquoi cela ? Parce qu’on reproche à la science d’être immorale ; et on entend réintroduire la providence dans la mécanique démonstrative des sciences pour la moraliser ; afin qu’elle s’imprègne de valeurs. La communication providentialiste est assez bien rôdée et, sans que nous ne nous en apercevions, imprègne les plus généralistes de nos médias. L’argument est fallacieux pour plusieurs raisons. Premièrement, on fait comme si le recours à la providence avait le monopole de la morale et des valeurs. Inutile de dire que cette position est très discutable ; il n’y a qu’à se pencher honnêtement sur l’histoire des solidarités, et sur les philosophes et scientifiques qui ont pensé l’origine naturelle de la morale. Deuxièmement, on confond deux niveaux, d’une part le cœur méthodologique des sciences (en quelque sorte son moteur), le « comment on démontre », qui est amoral et non pas immoral, et d’autre part le contrôle social de la science (le volant). Tout se passe comme si, parce que la voiture ne se dirige pas où l’on souhaite, il fallait spiritualiser le moteur au lieu de spiritualiser le volant. A nous, citoyens, de nous emparer du volant – à quoi voulons-nous utiliser notre science ? – mais laissons la logique et les méthodes scientifiques tranquilles !

Le providentialisme commet d’autres tours de passe-passe. Il identifie les scientifiques conscients de la condition méthodologiquement matérialiste[Voir « Les matérialismes (et leurs détracteurs) », de Jean Dubessy, Guillaume Lecointre et Marc Silberstein (2004) chez Syllepse, Paris.] de la science tantôt comme des « idéologues », tantôt comme des « scientistes », tantôt comme des « militants ». Bien entendu le « militant » est implicitement disqualifié puisqu’il est soupçonné de plier les faits aux besoins de sa cause. L’article du Monde paru le 2 septembre 2006 est exemplaire à ce titre. Le journaliste Michel Alberganti analyse le mouvement providentialiste français nommé « Université Interdisciplinaire de Paris » et démasque le jeu de son initiateur et secrétaire général Jean Staune, avec raison. Mais c’est pour réduire ensuite le propos de la majorité des scientifiques à quelques slogans dont il dit que ce sont ceux de « militants ». C’est pour personnaliser l’opposition entre le matérialisme méthodologique auquel se conforme l’immense majorité des démarches scientifiques, et le providentialisme de quelques-uns. C’est pour dire qu’il existe de la confusion dans les recherches en biologie, alors que la théorie darwinienne de l’évolution reste la meilleure théorie que l’on ait pour le moment – entendez par là non pas « parfaite », non pas « dogmatique » mais simplement « la plus cohérente ». C’est pour taire que sa remise en cause prend ses sources en dehors de la biologie. Surtout, c’est pour donner amplement la parole à Pierre Perrier, autre membre de l’UIP, parole justifiée par l’argument d’autorité d’un curriculum vitae. S’il avait fallu suivre correctement cette logique jusqu’au bout, il aurait fallu mettre en balance des curriculum vitae cumulés de la majorité des biologistes qui ne suivent pas Perrier. Mais laissons là ces procédés ; on ne juge pas la pertinence des propos à un CV. Perrier prône le retour des valeurs dans les sciences, qu’Alberganti identifie à l’éthique tout en laissant confuse la fin de son article. En fait, la grande majorité des scientifiques n’utilise pas de valeurs dans le cours des démonstrations ni ne démontrent le bien-fondé de valeurs. Même si certains ont pu le faire au cours de l’histoire des sciences, ils ont été récusés a posteriori[Voir par exemple « La malmesure de l’Homme », de Stephen Jay Gould.]. Cela n’empêche pas pour autant les scientifiques d’exprimer ou de se plier à des valeurs au niveau du contrôle social de la science, par exemple lorsqu’un biologiste signe une charte contre la souffrance animale alors que l’anesthésie d’un animal ne sert pas en elle-même à l’expérience. En ne soulignant pas en fin d’article cette différence de niveaux, celui du cœur démonstratif et celui du contrôle social, Alberganti laisse entendre que les scientifiques conscients du matérialisme de leurs méthodes nient l’éthique, ce qui est faux, bien entendu. Il reproduit ainsi la manipulation des providentialistes. On peut penser que ce n’est qu’un exemple. En fait, c’est l’ambiance d’une époque.

La science n’est pas faite méthodologiquement pour valider activement ce qu’il faut faire dans le champ moral, religieux ou politique. Les citoyens peuvent peut-être s’emparer de quelques connaissances objectives pour décider entre eux du bien-fondé des règles de leur vie commune ; mais en aucun cas ces connaissances n’ont été démontrées à dessein. L’Intelligent Design commet à ce titre une entorse extrêmement dangereuse à l’intime neutralité de la science vis-à-vis du moral et du politique. Un scientisme naïf, précisément parce qu’il est ignorant des limites méthodologiques de la science, consiste à assigner à la science des tâches pour lesquelles elle n’est pas faite aujourd’hui : répondre sur l’existence de Dieu, ou valider des postures politiques. Parce qu’il croit que la science doit avoir réponse à tout et tout de suite, il la rejette dès qu’elle ne répond pas à une question ou dès qu’elle change son interprétation sur tel ou tel fait. Ou bien il convoque la providence pour combler ce qui est vécu comme une insupportable lacune. Nous ne sommes pas éduqués à laisser temporairement de l’inexpliqué dans notre représentation du monde. La science n’explique pas tout (sinon elle n’aurait plus de travail), elle a pour vœu de tout expliquer potentiellement, et selon ses propres méthodes, ce qui est différent. Les « trous » dans nos connaissances ne sont pas des justifications pour la religion ou le rejet des sciences, mais une zone de travail à investir par les scientifiques.

Dernière mise à jour : mardi 29 janvier 2008 - Espace privé | Plan | Liens |