La Mettrie et l’âme machine. Par Marc Silberstein (juillet 2007)

Avertissement : Ce texte est la retranscription de mon intervention au séminaire « Textes fondateurs de la biologie » du Centre Cavaillès de l’ENS Paris (responsable : Jean-Jacques Kupiec). Séance du 23 mai 2007.

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L’Homme machine est un essai relativement court mais très dense et je ne traiterai pas tous ses aspects, notamment la question de l’éducation, celles de la morale et du crime, pourtant très importantes. (Les idées de La Mettrie, à ce sujet, sont admirablement résumées ainsi : « Il y a tant de plaisir à faire du bien, à sentir, à reconnaître celui qu’on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu, à être doux, humain, tendre, charitable, compatissant et généreux (ce seul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour assez puni, quiconque a le malheur de n’être pas né vertueux. ») Je n’évoquerai que ses traits principaux, notamment la notion de machine.

Introduction biographique

Selon un parcours très classique à l’époque, Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) entreprend des études devant le conduire à la prêtrise, mais il renonce à la théologie au profit de la médecine, et se ses futurs patients. Docteur dans cette discipline en 1727, il renforce ses connaissances auprès de Hermann Boerhaave, à Leyde. Ce dernier est un représentant de la doctrine médicale dite du « iatro-mécanisme », influencé par Descartes. D’ores et déjà, nous voyons, via cette influence, un des éléments constitutifs de la construction intellectuelle de la future pensée de La Mettrie. Ainsi, selon cette conception, l’organisme vivant est au moins analogue à une machine, à un artefact, et sa description comme sa compréhension relèvent de l’application d’un schème machinique. Ce sont principalement les forces (au sens de la mécanique) qui s’exercent au sein de l’organisme machinique qui œuvrent à sa pérennité, son activité, son développement, bref son métabolisme. La Mettrie fut le médecin du duc de Grammont, auprès de qui il prit part à différentes batailles de la guerre de succession d’Autriche. C’est au cours de l’une d’entre elles que, selon Frédéric II de Prusse, La Mettrie eut à subir une « fièvre-chaude », ce qui aurait une incidence considérable sur l’essor de la pensée de La Mettrie. Le souverain lance cette hypothèse biographique : « Une maladie est pour un philosophe une école de physique ; il crut s’apercevoir que la faculté de penser n’était qu’une suite de l’organisation de la machine, et que le dérangement des ressorts influait considérablement sur cette partie de nous-mêmes, que les métaphysiciens appellent l’âme. Rempli de ces idées pendant sa convalescence, il porta hardiment le flambeau de l’expérience dans les ténèbres de la métaphysique ; il tenta d’expli-quer, à l’aide de l’anatomie, la texture déliée de l’entendement ; et il ne trouva que de la mécanique où d’autres avoient supposé une essence supérieure à la matière. Il fit imprimer ses conjectures philosophiques sous le titre d’Histoire naturelle de l’âme. L’aumônier du régiment sonna le tocsin contre lui ; et d’abord tous les dévots crièrent. » (« Eloge de La Mettrie », 1751.) L’occasion est trop belle pour le biographe en charge de l’oraison funèbre du médecin-philosophe ; il prend le parti du savoir sur celui du sacré : « Si un pauvre médecin prouve qu’un coup de bâton fortement appliqué sur le crâne dérange l’esprit, ou bien qu’à un certain degré de chaleur la raison s’égare, il faut lui prouver le contraire ; ou se taire. Si un astronome habile démontre, malgré Josué, que la terre et tous les globes célestes tournent autour du soleil, il faut ou mieux calculer que lui, ou souffrir que la terre tourne. » (Ibid.)

L’âme machine

La Mettrie se donna pour tâche de traduire en français certaines œuvres de Boerhaave (Matière médicale, Procédés chimiques, Théorie chimique, etc.). Son premier texte d’importance (1736) est directement influencé par le médecin hollandais : il s’agit du Traité du vertige avec la description d’une catalepsie hystérique. On y lit donc une conception de la physiologie comme mécanique du corps, et on y voit l’apparition du thème central de l’œuvre de La Mettrie : l’étude de l’esprit, de l’âme, pour prendre un terme d’époque. Il en sera ainsi, La Mettrie se destinera principalement à l’exploration de cette « chasse gardée » de la théologie.

Tout en exerçant la médecine, il entreprend la rédaction des ouvrages qui le rendront célèbre en tant que philosophe, selon notre nomenclature actuelle. Il faut ici dire un mot sur ce terme (et j’y reviens plus loin). Rien n’est plus banal que de rappeler – mais il faut le rappeler tout de même – que le 18e siècle est encore, surtout en ce qui concerne l’étude du vivant, une époque où les délimitations disciplinaires, voire même domaniales, ne sont pas dûment établies, et que nombreux sont les auteurs majeurs de ce temps à avoir produit des œuvres hybrides, philosophico-scientifiques, si l’on peut dire. Comme on le verra sans doute lors de la lecture commentée de L’Homme machine, théories, spéculations, hypothèses abondent, et c’est peut-être cela qu’il faut appeler philosophie, alors que les moyens de rendre compte de la pertinence empirique des ces idées-forces sont faibles, voire inexistants, notamment quand il s’agit de la terra incognita qu’est le cerveau. Cependant, la faiblesse empirique et expérimentale de cet ouvrage est en quelque sorte contingente, c’est-à-dire qu’elle est déterminée par l’état étriqué des savoirs et pratiques expérimentaux de l’époque, et non pas, surtout pas, par la revendication d’une pure spéculation, idéale, voire idéaliste. Bien au contraire, comme je le montrerai plus bas.

Je n’aurais pas l’ambition ici de distribuer les moments du texte de L’Homme machine en parties scientifiques ou en parties philosophiques, mais je tenais à établir ce point, à savoir que ces mixtes discursifs sont au moins partiellement des actes de science, en tant qu’ils pourvoient leur temps en idées qu’il s’agira, pour les sciences positives du vivant en train de se constituer, de traduire devant le tribunal de l’expérience. La Mettrie est explicite à ce sujet dans plusieurs passages de ce livre.

Revenons au parcours de La Mettrie. Il publie son Traité de l’âme en 1745, ouvrage condamné à « la lacération et la combustion » par le Parlement de Paris, en 1746. Sa carrière de provocateur est lancée, si l’on peut dire. Il écrit dans une France encore extrêmement hostile aux idées novatrices et transgressives ; de très graves sanctions sont alors envisageables. La Mettrie est contraint à s’exiler et rejoint la Hollande, qu’il a donc connu naguère du temps de ses études avec Boerhaave. C’est à Leyde qu’il écrit L’Homme machine, en 1747, texte réputé comme étant le summum de la contestation lamettrienne de l’ordre métaphysique établi ; son matérialisme philosophique ne fait alors aucun doute. Scandale donc, que ce livre… et nouvel exil, dont la raison est ainsi narrée par Frédéric II : « Cet ouvrage, qui devait déplaire à des gens qui par état sont ennemis déclarés des progrès de la raison humaine, révolta tous les prêtres de Leyde contre l’auteur : calvinistes, catholiques et luthériens oublièrent en ce moment que la consubstantiation, le libre arbitre, la messe des morts et l’infaillibilité du pape les divisaient ; ils se réunirent tous pour persécuter un philosophe qui avait de plus le malheur d’être Français, dans un temps où cette monarchie faisait une guerre heureuse à leurs hautes puissances. » (Op. cit.). Il se rend à Berlin, devient médecin de Frédéric II. Il y déploie son œuvre, en rendant explicite son projet, projet que l’on peut qualifier d’encyclopédique, à savoir la constitution « d’une histoire naturelle de l’homme ». Il publie, en quelques années seulement, L’Homme-plante (1748), Les animaux plus que machine (1750), Système d’Epicure (1751). Ce titre indique une filiation intellectuelle manifeste, puisque La Mettrie se sent proche d’Epicure et de son matérialisme dûment constitué, tout en le critiquant sur la question des origines du monde. S’ajoutent à ces livres sur la nature de l’homme des ouvrages socio-politiques.

Ce corpus se veut cohérent, chaque ouvrage ayant un rapport avec les autres, en vue de la constitution de son histoire naturelle de l’homme. Comme l’indique Pascal Charbonnat, dans son Histoire des philosophies matérialistes — dont je m’inspire fortement —, La Mettrie « entend par “philosophie” l’ensemble des connaissances soumises aux règles de la nature ». Ainsi, science et philosophie sont une, indistinctes dans leur visée, à savoir la recherche de la vérité sur le monde. Cette philosophie-science est une activité d’observation de la nature et de raisonnement ; elle est à la recherche – certes peut-être pas explicitement – d’une épistémologie des rapports théorie-fait. Et La Mettrie tente d’appliquer cette idée à ce qui est le plus difficile à comprendre, et à récupérer des mains des théologiens : l’âme. Pour lui, l’âme est une partie, ou une production du corps, au même titre que les organes produisant les substances diverses qui concourent au maintien des fonctions vitales. Il est parfaitement explicite, à cet égard, lorsqu’il parle en ces termes : « Le cerveau, cette matrice de l’esprit », ou encore : « Les divers états de l’âme sont donc toujours corrélatifs à ceux du corps. » Sa conception de l’histoire naturelle de l’homme est frappante à plus d’un titre, et cette citation en est un exemple : « Il y a une singulière condition imposée éternellement par la Nature, qui est que, plus on gagnera du côté de l’esprit, plus on perdra du côté de l’instinct. » Ne serait-ce pas ici que se dessine un thèse anthropologique majeure qui n’aura pourtant pas une si grande postérité dans l’histoire des matérialismes naturalistes, à savoir la relation singulière, chez l’animal humain, qu’entretiennent la nature, l’esprit et l’instinct, en ce que la première est le substrat irrévocable des deux autres, et que ces derniers se combinent plutôt qu’ils ne s’excluent totalement, dans des proportions corrélées à l’état d’évolution des êtres ? Que n’a-t-on lu des masses d’écrits vantant l’Homme idéalisé et spiritualisé, être vivant mais non biologique, vivant mais hors de la vie et du sensible physiologique, résultante et animateur de son histoire uniquement culturelle, totalement délié de son inscription dans une histoire naturelle ? Et inversement, cette immense littérature définitive, évinçant du sein de l’Homme toutes ses machines psychologiques d’acquisition de sa complexion mentale pour ne retenir que ses instincts, ou, plus tard dans l’histoire des idées, ses gènes, égoïstes qui plus est…

La Mettrie se veut médecin de l’âme non pas en tant que thérapeute mais en usant des méthodes de la médecine d’alors (en quelque sorte une pré-physiologie) pour saisir le fonctionnement de l’âme. Je reviens ici sur la formation de La Mettrie : sa fréquentation de jeunesse du iatro-mécanisme ne fait pas de lui un cartésien, bien évidemment, parce qu’en tant que matérialiste (il se définit explicitement par ce terme), il est moniste (il y a une unité de la nature ; voir aussi tout le développement sur les différences, ou l’absence de différences, entre l’homme et les autres animaux : « L’homme n’est pas pétri d’un limon plus précieux ; la Nature n’a employé qu’une seule et même pâte, dont elle a seulement varié les levains »), et aussi parce qu’il n’est pas mécaniste, au sens philosophiquement normé du terme. Sa machine, son homme-machine, n’est pas un assemblage de rouages car cette figure-là de la machine requiert un concepteur-constructeur préalable à la machine. Or la pensée de La Mettrie est une conception des commencements qui se passe d’un créateur. La nature est une et divisible, et ses entités sont issues de cette naturalité exempte de deux ex machina. Là encore, la modernité de La Mettrie est surprenante : il déclare renoncer à la résolution des questions qu’il considère justement comme insolubles, celle de l’éternité du monde et celle de sa création, deux options ontologiques classiques. L’expérience ne peut rien, à ce sujet, il convient donc de s’abstenir d’en discourir sans fin. Ceci peut être lu comme une tentative – à nos yeux peu pertinente, mais passons – d’établissement d’une démarcation science-métaphysique. Je le cite : Ne nous perdons point dans l’infini, nous ne sommes pas faits pour en avoir la moindre idée ; il nous est absolument impossible de remonter à l’origine des choses. Il est égal d’ailleurs pour notre repos, que la matière soit éternelle, ou qu’elle ait été créée ; qu’il y ait un Dieu, ou qu’il n’y en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu’il est impossible de connaître, et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux, quand nous en viendrions à bout. Cependant, il infléchira quelque peu cette position alors très ferme, en indiquant que si les moyens des sens et de l’expérience le permettent un jour, la question peut devenir légitime. Ceci, me semble-t-il, est assez digne d’être qualifié d’attitude scientifique, même si, en propre, il s’agit d’une considération gnoséologique, c’est-à-dire philosophique, au sens actuel. Il anticipe donc, après en avoir été une sorte de précurseur, sur les critiques qu’il faut, au 21e siècle, adresser aux formes les plus drastiques de ce positivisme légaliste, qui, dans un mouvement paradoxal d’auto-annulation de ses préceptes, s’ingénie à dire a priori ce que la science doit chercher, et ce dont elle doit s’abstenir d’explorer. L’histoire des sciences des trois derniers siècles fourmillent d’exemples de questions déclarées soit insolubles, soit indignes de la science, et qui se sont vues cependant recevoir des réponses en forme de révolutions scientifiques.

Mais La Mettrie ne s’impose pas cette discipline au sujet de toutes les questions des commencements ; pour lui, la question peut être posée en ce qui concerne l’origine (au sens usuel) de la matière animée, de la vie donc, et aussi de ce qui caractérise le vivant et spécialement l’homme, le fait d’être une entité douée de sens. (On peut ici faire l’hypothèse que c’est parce que la matière est sensible que la connaissance, chez l’homme, est possible puisque la connaissance est liée à la capacité des êtres sensibles.) En ceci, l’homme machine est une partie de la nature machine, qui trouve en son sein les moyens de sa réalisation et de son déploiement. Ni création, ni causes finales donc. Il y a un principe « évolutif » à l’œuvre dans la nature, le simple rendant compte de la survenue d’êtres ou d’états plus organisés. Je cite : « Des animaux à l’homme, la transition n’est pas violente ; les vrais philosophes en conviendront. Qu’était l’homme, avant l’invention des mots et la connaissance des langues ? Un animal de son espèce, qui, avec beaucoup moins d’instinct naturel que les autres, dont alors il ne se croyait pas roi, n’était distingué du singe et des autres animaux que comme le singe l’est lui-même ; je veux dire, par une physionomie qui annonçait plus de discernement. » Ou encore : « L’art est le fils de la Nature ; elle a dû longtemps le précéder », sorte d’intuition théorique d’une anthropologie générale à venir, reliant sans transition brusque, sans hiatus, nature et culture.

Reste que son proto-transformisme trouve sa limite dans la conclusion que ce processus aboutisse à des formes stables idéales, ce que Pascal Charbonnat résume ainsi : « Cette conception de l’origine de la vie se situe donc à mi-chemin entre un fixisme traditionnel et un transformisme hésitant. Mais l’essentiel réside dans l’immanentisme de principe adopté par La Mettrie : les êtres sensibles ont pour origine les différentes combinaisons de la matière avec elle-même. » En un mot, le mécanisme de la vie est une horloge qui n’a pas besoin d’horloger, et cette horloge est issu d’un seul et même substrat (aux propriétés spécifiques), pour tous les êtres vivants ; c’est la combinaison multiples des parties qui font que la plante est plante, par exemple, ou que l’homme est homme, c’est-à-dire notamment capable de sentir, penser, se penser en tant qu’être pensant et connaissant. Il ne saurait donc exister une âme au sens théologique du terme et ceci est visible dans l’Homme machine, où l’âme – matérielle donc – est une machine inhérente à la machine corporelle. Là encore un principe d’unité et d’indissociabilité des constituants est à l’œuvre. Je ne dirai rien de plus sur question de savoir si le terme « machine » est chez La Mettrie une métaphore heuristique ou un fait avéré, mais je remarquerai que cette conception ouvre la porte à un savoir positif en devenir, puisque s’il y a machine, il y a rouages (ici nous sommes dans la métaphore heuristique) et il devient donc envisageable de regarder, manipuler, modifier les rouages, selon ce que l’on appellera, avec un terme moderne, un plan expérimental. L’Homme neuronal est au bout de ce cheminement de pensée.

Références utiles :

Revue Corpus, n° 5/6, 1987 (dir. Francine Markovits) : "La Mettrie".

Claude Morilhat, La Mettrie, un matérialisme radical, Paris, PUF, 1997.

Dernière mise à jour : mardi 29 janvier 2008 - Espace privé | Plan | Liens |